SESSION#3 L’alimentation, créatrice de lien social ?


En France comme ailleurs, les comportements alimentaires sont en pleine mutation. Les repas sont souvent consommés plus vite et debout ; ils ont aussi tendance à s’individualiser avec la diversité de diètes personnalisées, telles que les régimes végétariens, végétaliens ou « sans » (gluten, lactose, etc.). Les villes, catalyseurs de nouvelles pratiques sociales, sont les espaces où se perçoivent le plus aisément ces évolutions.

D’après Claude Fischler, sociologue de l’alimentation, l’acte alimentaire « se déroule selon des protocoles imposés par la société » et n’a pas qu’une fonction biologique. En effet, l’organisation du repas relève du « fait social ». En fonction du lieu d’achat des aliments, des produits préparés, de l’heure à laquelle les plats sont consommés, « manger » façonne l’identité et définit le plaisir. Une autre fonction est donc également reconnue à l’alimentation : sa capacité à créer ou resserrer les liens sociaux. Dans le contexte européen, le repas joue un rôle central dans la réunion des individus à travers la tradition du repas pris dans le cercle familial, amical ou professionnel. La commensalité, c’est-à-dire le fait de partager un repas, peut permettre de générer du dialogue en passant outre les distinctions de classe sociale, d’âge, de religion ou de nationalité.

Mais l’alimentation peut rapidement devenir, sous la pression de contraintes économiques, un élément d’isolement, voire d’exclusion. Elle reflète par exemple les obstacles quotidiens aux-quels sont confrontées les personnes en situation de précarité. L’irrégularité des horaires de travail se traduit par des prises de repas instables. L’éloignement des espaces de distribution de produits frais, sains, de même que le coût de ces aliments limitent leur consommation au sein de certains ménages.

Toutefois, des innovations émergent pour que l’accès à une alimentation durable soit garanti pour tous et permette une meilleure insertion sociale des personnes exclues. C’est le cas du pro-jet de l’association Vers un réseau d’achat en commun (VRAC), qui forme des groupements d’achat au sein de centres sociaux localisés dans les quartiers populaires de plusieurs métropoles. Ainsi, à Lyon, à Bordeaux ou encore à Strasbourg, des pro-duits de qualité issus de l’agriculture paysanne, biologique et équitable sont proposés à bas prix. En réduisant les coûts liés aux emballages, en regroupant les commandes et en fonctionnant avec peu d’intermédiaires, VRAC favorise l’accès à des aliments de qualité pour des populations qui en étaient souvent exclues.

À Clermont-Ferrand, l’association LieU’topie partage cette ambition solidaire et une vocation de mixité sociale, en particulier auprès de la population étudiante. Ses objectifs sont notamment de lutter contre la précarité alimentaire des jeunes tout en les sensibilisant à l’alimentation durable. Avec un mode d’organisation participatif fondé pour l’essentiel sur du volontariat, le projet interroge l’engagement citoyen et la démocratie.

Enfin, à Montpellier, la réhabilitation de l’espace désaffecté du Museum Agropolis en une Maison de l’Alimentation durable, située sur le campus international de recherche Agropolis, a l’ambition de faire dialoguer les consommateurs issus de cultures différentes autour de et par l’alimentation. Ce serait ainsi un lieu de rencontres interculturelles suscitées par le fait de manger ensemble, qui permettrait peut-être de diminuer la solitude de certaines communautés immigrées et de susciter de la curiosité envers les cultures alimentaires du monde.

Ces trois projets inédits, bien que distincts en termes de population cible ou de méthodes d’action déployées, cherchent à offrir un accès solidaire à une alimentation durable pour tous. Ils partagent des questions communes sur la mobilisation à long terme des bénévoles et des adhérents, sur les modalités d’engagement et l’appropriation du projet par les populations concernées. La mixité sociale est un point crucial pour les trois initiatives. La diffusion, l’articulation avec des innovations semblables sur d’autres territoires ou à une échelle plus globale est une réflexion transversale. Enfin, se pose la question de l’équilibre et de l’autonomie des modèles économiques des trois projets. Au-delà même de la viabilité financière, c’est en fait le rôle de l’État dans l’alimentation durable qui se dessine en filigrane. Est-ce ou non une mission régalienne que d’œuvrer pour l’accès à une alimentation saine et responsable de tous les citoyens ? Les subventions nationales dédiées à l’agro-industrie ne devraient-elles pas se redéployer pour soutenir des initiatives comme celles présentées dans ce chapitre ? Faut-il revendiquer que l’argent public soit mis au service d’une mutation des systèmes alimentaires vers davantage de durabilité et d’égalité, et si oui, comment ? La lecture des synthèses ci-après devrait suggérer des réflexions sur ces questions qui suscitent le débat.

Justine Dahmani, Léa Lamotte, Marylène Lirvat

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