HOPEN - Terre de Houblon, catalyseur de l’émergence d’un bassin de production de houblon en Lot-et-Garonne  

Jean Charef

MOTS-CLÉS : HOUBLON, ENTREPRENARIAT, INTERMÉDIAIRE, BRASSERIE ARTISANALE, FILIÈRE, TERRITOIRE, EMPLOI AGRICOLE

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Benjamin Franklin disait au XVIIIe siècle que « la bière est la preuve indéniable que Dieu nous aime et veut nous voir heureux », illustration de la popularité intemporelle de ce breuvage. Aujourd’hui, la bière est définie en France comme étant « la boisson obtenue par fermentation alcoolique d’un moût préparé à partir du malt de céréales, de matières premières issues de céréales, de sucres alimentaires et de houblon, de substances conférant de l’amertume provenant du houblon, d’eau potable » (Legifrance, 1992). Si le houblon n’a pas toujours été la plante choisie pour parfumer la bière, il est donc désormais indissociable de la confection de cette boisson consommée en moyenne en France à hauteur de 32 L par an et par habitant. Dans l’hexagone, autour de 80 % de la consommation de cette « épice de la bière » par les brasseurs artisanaux est importée. Une start-up, « HOPEN – Terre de houblon », s’est créée en 2015 avec pour vocation de proposer une solution à ce défaut d’approvisionnement : l’émergence d’une filière de production de houblon de qualité en Lot-et-Garonne, répondant aux demandes spécifiques des brasseurs artisanaux.

DU DÉFAUT D’APPROVISIONNEMENT EN HOUBLON FRANÇAIS À LA GENÈSE D’UN PROJET ENTREPRENEURIAL

Le houblon, épice de la bière

Le houblon, ou Humulus lupulus de son nom latin, est une herbacée vivace cultivée sur des parcelles appelées « houblonnières », sur lesquelles des structures permettant la croissance verticale des lianes le long d’un fil tuteur sont installées (Furet et al., 2018). Sa durée de vie sur de telles installations est d’une vingtaine d’années (Houblons de France, 2015).

Le houblon est essentiellement utilisé dans le processus de fabrication de la bière : cette plante est surnommée « épice de la bière » car il s’agit de l’ingrédient qui apporte l’amertume et le côté aromatique de cette boisson. Seuls les plants femelles sont cultivés à cette fin (Figure 1). Ce sont ces plants qui donnent des groupes de fleurs (appelés cônes) dont les poils épidermiques sécrètent le composant d’intérêt de la plante : la lupuline (Faivre et al., 2007). Cette lupuline, surnommée « or du brasseur », est une poudre jaune composée d’un ensemble de résines, les acides-alpha aux propriétés amérisantes et les acides-bêta aux propriétés bactériostatiques, et d’huiles essentielles qui apportent l’arôme à la bière (Houblons de France, 2015).

De faibles quantités de cette matière première sont nécessaires pour la fabrication de bière : à titre d’exemple, il suffit à peu près de 2 à 4 grammes de houblon pour aromatiser 1 L de bière. C’est au cours de l’étape dite de « brassage » que le houblon est ajouté au liquide (Brasseurs de France, 2019).

Évolution de la filière houblon en France

« Il y a en ce moment un décalage par rapport à la demande, la filière houblon ne s’est pas réveillée assez vite. On peut vraiment parler de pénurie en France pour le houblon. »  : tel est le constat au sujet de la production française de houblon que fait Johann Laskowski, premier houblonnier francilien (Laskowski, 2019). Cette situation est la conséquence de l’explosion récente du nombre de brasseries artisanales en France. Les houblonnières répondant aux demandes spécifiques des brasseurs artisanaux, lancées il y a quelques années, commencent seulement à produire du houblon.

Alors que l’on comptait mille sept cents brasse-ries en 1903 (sans l’Alsace et la Lorraine), seules trois cent cinquante subsistent en 1945 en France. Cette rapide diminution du nombre de brasseries nous est expliquée par Antoine Daban, doctorant en géographie socioéconomique à l’Université d’Orléans, dont le sujet de thèse est « Du global au local : Renouveau des territoires brassicoles du marché occidental ». Le début du XXe siècle est « une période à laquelle commencent les nationalisations d’entreprises, et où d’importantes avancées technologiques (froid industriel, pasteurisation) vont bouleverser le paysage de la brasserie française, amenant les brasseries à s’adapter, ou à périr et se faire racheter » (Daban, 2019). Le stade critique pour la brasserie française est atteint autour de 1985 : il en reste alors environ seulement vingt-cinq, sous la forme de grandes brasseries industrielles. En parallèle, devant l’uniformisation des bières industrielles, « les anglais théorisent le retour au pub, le retour à une bière un peu corsée et avec du caractère, avec la CAMRA (CAMpaign for Real Ale) ».

Antoine Daban nous explique que, « si ce sont les anglais qui le théorisent, les premières brasse-ries développées selon ce modèle verront le jour aux États-Unis dans les années 1975. Et ce mouvement va se développer jusqu’à commencer à faire des émules en France à partir des années 1985 ». À partir de ce moment, la brasserie artisanale connaît une belle dynamique de création de structures : la France compte autour de cent cinquante brasseries artisanales en 1998, et le phénomène s’accélère au XXIe siècle pour atteindre le nombre de mille deux cent quarante-sept en janvier 2018 (Houblons de France, 2018).

L’évolution de la production de houblon en France a suivi – à peu près – la même dynamique que celle de la brasserie, avec cependant un temps de retard. « Avant 1900, il y avait des cultures de houblon dans toutes les régions », nous explique Antoine Daban, « et c’est à partir du XXe siècle que certaines régions se spécialisent dans le houblon » (Daban, 2019). Trois grands pôles houblonniers se constituent en France et se structurent autour des brasseries industrielles. La culture de houblon se concentre dans le nord de la France, avec la création de Coophounord (Coopérative Houblonnière du Nord) dans le Nord et celle de Cophoudal (Coopérative des Producteurs de Houblon d’Alsace) en Alsace. Le troisième pôle de production de houblon, en Côte d’Or autour de Dijon, est quant à lui amené à disparaître à par-tir des années 1980. Dans les années 1980, la révolution de la bière artisanale s’opère avec des bières aromatiques. La tradition des coopératives françaises ou européennes est de produire du houblon amérisant, alors que les houblons aromatiques nécessaires à la brasserie artisanale sont développés aux États-Unis, au Canada, en Nouvelle-Zélande ou en Australie. Devant cette situation, les brasseurs artisanaux sont dans l’incapacité de s’approvisionner localement ou même à l’échelle nationale. L’offre n’existe pas et ils se retrouvent dans l’obligation d’importer. Il faut attendre autour de 2015 pour que la demande en houblon local aromatique devienne suffisamment forte et que des néo-houblonniers artisanaux pensent à s’implanter. « Mathieu Cosson a lancé en 2016 la première nouvelle houblonnière en France », nous apprend Johann Laskowski de la Houblonnière Francilienne (Laskowski, 2019). Si les néo-houblonniers s’installent le plus souvent en bio, la production de houblon bio reste limitée en France : au sein des coopératives, seulement 18 ha en bio sur les près de 500 ha de houblon cultivés.

Genèse du projet HOPEN – Terre de houblon

Les deux fondatrices de la start-up « Hopen – Terre de Houblon », Lucie Le Bouteiller et Fanny Madrid, se sont rencontrées lors de leurs études d’ingénieur agronome à AgroParisTech. Originaires du Sud-Ouest, c’est en discutant avec les responsables de la brasserie JAQEN à Bordeaux qu’elles ont pris conscience de la faible production de houblon en France (environ 800 t en 2019) et des difficultés des brasseurs artisanaux français pour s’approvisionner localement. « Les brasseurs français importent 80 % du houblon qu’ils utilisent », explique Lucie (Le Bouteiller et Madrid, 2019). Face à l’essor de la brasserie artisanale et en raison des enjeux d’approvisionnement en houblon en France, elles réalisent un diagnostic agraire (outil d’analyse de la situation agricole d’une région) de la région du Bazadais dans le Sud-Ouest de la France, autour de la question du revenu agricole.

Grâce à des entretiens réalisés auprès d’environ cent vingt agriculteurs de la région, elles concluent que le houblon est une culture qu’il est possible d’intégrer dans le contexte agricole de la région et qui constitue une solution cohérente pour améliorer le revenu agricole. En parallèle, elles ont également réalisé une étude de marché (quantitative puis qualitative) qui révèle que les brasseurs ont surtout des attentes sur la qua-lité de la matière première, puis dans un second temps sur les caractéristiques du produit (bio, local, etc.).

En 2015, la start-up « HOPEN – Terre de Houblon » (Figure 2) est créée, avec comme ambition de contribuer à lever les barrières à l’émergence une filière houblon dans le Sud-Ouest.

LE PROJET DE HOPEN – TERRE DE HOUBLON : FAIRE ÉMERGER UNE FILIÈRE HOUBLON

Si le diagnostic agraire portait sur la région du Bazadais, le territoire concerné par leur projet entrepreneurial est quant à lui le Lot-et-Garonne. Les conclusions tirées de leur diagnostic agraire les ont amenées au fait que la zone est propice à l’intégration du houblon comme culture de diversification d’exploitations existantes. Cependant, cinq barrières à l’émergence de la filière ont été mises en évidence, à savoir l’absence de :
→ référentiel de culture de houblon ;
→ accès à la fourniture nécessaire ;
→ support formé pour l’accompagnement à cette culture ;
→ matériel de transformation ;
→ débouchés pour la production.

Le projet entrepreneurial vise à participer à lever ces barrières afin d’optimiser les chances de voir apparaître durablement un bassin de production de houblon dans le Lot-et-Garonne. Pour y parvenir, HOPEN s’est entourée de plusieurs acteurs de la région, se plaçant comme catalyseur des différentes actions qui visent à permettre de lever ces différentes barrières. La structure à proprement parler se consacre spécifiquement à trois tâches : des prestations de conseil à la plantation de houblon, de service de transformation du houblon, et surtout de mise en relation entre houblonnier et brasseur. Pour cette dernière activité, HOPEN se rémunère en prenant une com-mission sur la transaction entre les deux parties. Le modèle économique repose donc entièrement sur le bon fonctionnement de la filière, puisque aucune manne financière (hors prestations) ne se dégage pour la structure sans transactions entre amont et aval. Il est donc dans l’intérêt d’HOPEN que la filière dans son ensemble soit pérenne.

Pour chaque barrière à lever, un acteur ou un ensemble d’acteurs s’attèle à apporter une solution aux producteurs souhaitant se diversifier en houblon et aux brasseurs en recherche de matière première de qualité.

Assurer des débouchés pour le houblon de Lot-et-Garonne

L’absence de débouchés pour la production et le besoin de se constituer un réseau de distribution sont un frein à l’établissement de houblonnières. En outre, l’agriculteur n’a pas forcément le temps, la volonté et/ou les compétences nécessaires pour s’occuper de la vente de sa production. HOPEN permet la mise en relation entre producteurs et brasseurs pour assurer des débouchés aux premiers. L’entreprise joue un rôle de régulation en prenant en charge tout l’aspect logistique et en étant l’interlocuteur unique pour le producteur et le transformateur.

Le modèle mis en place ne consiste pas en de l’achat-revente. Le producteur reste propriétaire de sa production et la vend au brasseur et « HOPEN perçoit une commission de 20 % sur la transaction effectuée » (Le Bouteiller et Madrid, 2019). La start-up contractualise avec le producteur pour se mettre d’accord sur un engagement minimum de 60 à 80 % de la production qui sera commercialisée par HOPEN. Des contrats sur plusieurs années (2-3 ans minimum) assurent la sécurité d’un débouché et une commercialisation efficace au houblonnier, qui doit de son côté faire de gros investissements à l’installation (de 25 à 30 000 €/ha selon HOPEN). Ils sécurisent aussi la start-up avec une entrée de matière et donc de revenus. En parallèle, HOPEN garantit au brasseur un approvisionnement de qualité.

Remédier à l’absence de structure de transformation

Lors de la fabrication de la bière, le houblon peut être utilisé sous plusieurs formes et notamment sous forme de « pellets », cônes de houblons après séchage, hachage et compression. Cette forme permet un gain de stockage et de transport, une diminution du risque d’oxydation du produit et une praticité d’utilisation pour les brasseurs. Ces derniers s’approvisionnent en grande majorité sous forme de pellets : à l’échelle nationale, selon une enquête réalisée par Houblons de France, la pro-portion de houblon en pellets utilisée pour brasser est de plus de 80 % (Furet et al., 2018). Il est donc capital pour les houblonniers de pouvoir proposer leur production sous cette forme privilégiée par les brasseurs. Cela demande néanmoins une phase de transformation supplémentaire et une machine spécifique. Il n’existait aucune structure proposant cette prestation en France. Les houblonniers étaient donc contraints de sous-traiter à l’étranger.

Au cours de l’année passée, HOPEN a développé une chaîne de transformation en pellets en Lot-et-Garonne. Maîtriser toute la chaîne de production leur garantit notamment un suivi de la qualité du houblon. Les machines qui réalisent cette opération sont très coûteuses et demandent un investissement de 5 000 € à 40 000 €, conséquent pour un houblonnier. En investissant dans cette machine, HOPEN offre aux houblonniers un accès à la transformation facilité et plus proche.

Remédier à l’absence de référentiel pour la culture de houblon dans la région

L’absence de référentiel pour cette culture constitue un frein important à l’installation de houblonniers. En effet, il est nécessaire d’identifier les variétés de houblon adaptées aux conditions pédoclimatiques (screening variétal) et l’itinéraire technico-économique à suivre pour cette culture dans la région. Un consortium d’acteurs (dont HOPEN) met au point un référentiel pour le houblon dans le Sud-Ouest. En effet, en 2019, une parcelle expérimentale d’un hectare ouvrira au sein du lycée agricole de Sainte-Livrade-sur-Lot, avec un suivi de la parcelle par des chercheurs de Bordeaux Sciences Agro. L’objectif de cette expérimentation est double : effectuer un screening variétal et mettre au point un itinéraire technique et économique pour la culture de houblon en Lot-et-Garonne.

Remédier à l’absence de personnes qualifiées pour l’accompagnement

Le profil d’agriculteurs visés par le projet HOPEN correspond à des exploitants déjà installés qui ont pour habitude d’être accompagnés et suivis par des techniciens. Dans l’optique de pouvoir apporter à ces agriculteurs un accompagnement spécifique à la culture de houblon, la Chambre d’agriculture de Lot-et-Garonne a été impliquée dans le projet. Elle forme spécifiquement un technicien sur cette culture.

Remédier aux difficultés d’accès aux fournitures nécessaires

Jusqu’à présent, les agriculteurs de la région n’ont pas d’accès privilégié au matériel végétal nécessaire pour se lancer dans la mise en place d’une houblonnière. HOPEN a confié le bouturage des plants à la pépinière Martaillac. Cette production de plants est désormais passée à une phase quasi-industrielle, et permet d’approvisionner les producteurs en matériel végétal.

La culture de houblon a la particularité de demander beaucoup de matériel agricole spécifique et donc un investissement conséquent en machines. Afin de minimiser ce dernier, HOPEN souhaite travailler avec des exploitants misant sur le houblon comme culture de diversification et non pas avec des néo-houblonniers qui souhaiteraient ne cultiver que cette plante. Cela permet d’éviter l’investissement en machines agricoles de base. Toutefois, l’objectif est de produire du houblon comme culture de diversification et donc sur des surfaces faibles (autour de 3 ha). L’investissement en machines nécessaires à la culture de houblon serait trop lourd pour un seul agriculteur sur une telle surface. Ainsi, HOPEN travaillerait avec des agriculteurs ayant déjà un atelier à la ferme qui nécessite du matériel réutilisable pour les étapes de production de houblon. Enfin, HOPEN travaille avec le réseau des coopératives d’utilisation de matériel agricole (CUMA), ce qui permet aux agriculteurs de mutualiser les machines.

HOPEN – TERRE DE HOUBLON : VERS UN PROJET DURABLE ?

Quels impacts socioéconomiques et environnementaux ?

Les deux fondatrices ont pour volonté d’ancrer des valeurs de durabilité dans leur entreprise. Dans cette logique, elles sont actuellement en train de demander l’agrément « Entreprise solidaire d’utilité sociale » (ESUS). Cet agrément leur permettrait de définir des lignes directrices à suivre. Il représente également un intérêt en termes de communication, afin d’atténuer les critiques vis-à-vis de leur statut d’entreprise à but lucratif visant à atteindre leur objectif de dynamisation du terri-toire agricole local. En effet, « activité économique rentable » et « intérêt général » sont souvent considérés comme difficilement compatibles.

Du point de vue social et économique, l’objectif de la start-up est de participer à la dynamisation du territoire agricole du Lot-et-Garonne par la diversification des agricultures avec une culture rémunératrice. En catalysant l’émergence d’une filière à forte valeur ajoutée dans la région, elle permettrait une source de revenus supplémentaire qui viendrait compléter le revenu agricole et aiderait à maintenir des emplois agricoles non délocalisables. Pour cela, le modèle de l’entreprise est pensé de manière à être rémunérateur et viable économiquement pour le producteur, mais aussi pour le chapelet de partenaires locaux qui accompagnent le projet.

Afin de connaître l’impact environnemental du modèle d’approvisionnement en houblon proposé par HOPEN, les fondatrices pourraient se rapprocher d’initiatives d’analyse de cycle de vie (ACV) de la filière brassicole et de son approvisionnement, comme le projet de Juliette Pérès (Pérès, 2019) et du Fab’Lim. L’objectif de ce projet est de réaliser une ACV complète sur la production d’une bière locale en Occitanie.

À court terme, la structure va contractualiser et accompagner à la fois des agriculteurs en bio et en conventionnel. De ce fait, le modèle proposé peut être critiqué d’un point de vue environnemental. Ce choix s’explique par l’existence d’un marché pour ces deux types de houblons. De plus, il existe des verrous techniques tels que les fondatrices de HOPEN ne sont pour l’instant pas en mesure d’accompagner des agriculteurs dans une transition vers le bio. Cependant, elles ont pour objectif de construire une filière durable et souhaitent appuyer les houblonniers dans une transition vers le bio. Dans ce but, un programme est mis en place afin d’établir un itinéraire technique prenant en considération la durabilité des pratiques grâce au financement obtenu du Fonds européen agricole pour le développement rural (FEADER). L’objectif est d’étudier le système de culture du houblon en bio ou avec d’autres pratiques agroécologiques (couverts inter-rangs par exemple). À terme, les fondatrices pensent intégrer les caractéristiques de l’itinéraire technique établi dans un cahier des charges, ou au mieux inciter les producteurs à se convertir en bio. Le consortium d’acteurs engagés dans cette initiative, composé en particulier de HOPEN, de Bordeaux Sciences Agro et du lycée agricole de Sainte-Livrade-sur-Lot, a obtenu ce fond pour financer l’expérimentation sur 3 ans. L’objectif sera d’accompagner les producteurs dans une démarche de transition vers des pratiques agricoles durables.

Enfin, la chaîne de transformation de houblon en pellets mise en place par HOPEN est – pour l’instant – la seule disponible en France. Elle permettrait aux houblonniers du Lot-et-Garonne de transformer leur production localement. Comparativement au cas actuel, dans lequel les producteurs sont obligés de sous-traiter cette étape à l’international, le modèle proposé par la start-up permet d’éviter des kilomètres de trans-port de marchandise en plus. Cela représente un avantage du point de vue des émissions carbone du produit (à mode de transport identique). Cependant, la chaîne de transformation mise en place par HOPEN n’est « pas du tout compétitive d’un point de vue environnemental », selon Lucie Le Bouteiller, puisqu’elle a « beaucoup moins de débit de production » (Le Bouteiller et Madrid, 2019).

Un intermédiaire supplémentaire pour une filière pérenne ?

Pour Antoine Daban, « le secteur brassicole artisanal est basé sur une éthique de localité, d’humanité quelque part. Dans cette notion de localité et d’humanité, figure en premier lieu la relation directe [entre houblonnier et brasseur], pour réduire au maximum les intermédiaires et pour revenir à l’artisanal. » (Daban, 2019). Ainsi, le milieu de la brasserie artisanale serait basé sur des filières courtes, mettant les protagonistes en relation directe, et serait donc réfractaire à l’introduction de nouveaux acteurs intermédiaires dans la filière. Or le modèle proposé par HOPEN est fondé sur une commission sur la transaction entre brasseur et houblonnier. Par conséquent, la structure vient se placer entre ces acteurs. Cela peut être mal perçu à l’heure où la tendance est plutôt de diminuer les intermédiaires entre producteur et consommateur à travers des circuits courts. Au-delà de cet aspect, il précise que « déjà que l’aspect financier est extrêmement lourd pour les brasseries artisanales et les maraîchers qui sont des structures fragiles économiquement, si vous rajoutez un intermédiaire en plus, là cela devient clairement difficile : les marges sont complètement réduites » (Daban, 2019). Par ailleurs, il existe depuis 2015 une médiatisation particulière du milieu de la bière artisanale qui est réputé rentable. Par conséquent, des extérieurs au monde alimentaire pour la bière, ou au monde agricole pour le houblon, approchent le secteur brassicole en essayant de s’y faire une place. Dans ce contexte, il est possible que HOPEN, en tant qu’intermédiaire, soit perçu comme un acteur extérieur par les acteurs du milieu brassicole.

Il faut toutefois évaluer la valeur ajoutée qu’apporte cette structure pour les acteurs en amont et en aval de la filière. En effet, plus que de savoir si HOPEN est un intermédiaire supplémentaire, il est important de déterminer si elle apporte une plus-value et des compétences indispensables au sein de la filière. HOPEN doit permettre de valoriser le travail de l’ensemble des acteurs en amont comme en aval. Cette plus-value est indispensable pour lui permettre de pérenniser ses contrats avec les producteurs et les brasseurs. En effet, si la structure ne présentait pas d’avantage pour ces deux acteurs, ceux-ci contractualiseraient directement entre eux une fois mis en relation, court-circuitant la structure. En outre, en apportant une plus-value à l’ensemble des acteurs, HOPEN s’intègre de manière pérenne au sein de la filière et contribue à la rendre durable. Mais quels sont alors ces plus-values qu’HOPEN apporterait aux producteurs et brasseurs ?

Un brasseur artisanal utilise dix à quinze varié-tés de houblon. Un houblonnier va produire entre trois et quatre variétés de houblon. En conséquence, un brasseur va s’approvisionner chez plusieurs houblonniers, qui produisent des houblons différents, et un houblonnier va vendre sa production à plusieurs brasseurs (entre quinze et vingt brasseurs). La multiplicité des interlocuteurs – pour le brasseur qui cherche à s’approvisionner comme pour le producteur qui cherche à vendre – demande des efforts importants en termes d’organisation et de logistique. En faisant l’interface entre producteur et utilisateur, HOPEN se placerait comme unique interlocuteur. Comme la structure ne fait pas d’achat-revente, l’objectif resterait que houblonniers et brasseurs se rencontrent, mais HOPEN s’occuperait de l’aspect mise en relation, contractualisation et facturation, et prendrait en charge l’aspect logistique de regroupement des lots pour faire le lien entre offre et demande.

En parallèle, grâce à la chaîne de transformation mise en place, HOPEN contrôle le processus de la production à la vente, et garantit une qua-lité du produit au brasseur. Or, si dans le milieu de la brasserie artisanale l’éthique est importante, le brasseur est un acteur économique. Il veut surtout un approvisionnement de qualité qui soit stable dans le temps, car il ne peut pas se permettre de changer sa recette à chaque lot. Dans cette mesure, HOPEN a l’ambition de représenter un interlocuteur unique pour le brasseur, pouvant lui garantir un approvisionnement de qualité en une diversité de houblons. De même, HOPEN offre pour le producteur l’avantage d’être un interlocuteur unique qui lui assure des débouchés pour sa production grâce à des contrats sur plusieurs années.

De plus, le marché de la bière artisanale est un marché qui évolue très rapidement au niveau des tendances, ce qui implique une demande en nouvelles variétés de houblon. HOPEN permet l’agilité de la filière houblon. Étant proche des brasseurs et donc au fait de leurs attentes, elle peut s’adapter rapidement pour faire coïncider offre et demande en intégrant les variétés de houblon demandées par les brasseurs chez les houblonniers avec lesquels elle travaille.

Une entreprise à visée locale ?

L’une des forces de l’initiative de Fanny Madrid et Lucie Le Bouteiller est de bien connaître le territoire et ses spécificités ainsi que ses acteurs, et d’avoir pris le temps de se faire connaître avant de lancer leur projet entrepreneurial. Ce fort ancrage apporte une cohérence au projet. Mais cette spécificité locale le rend difficilement reproductible autre part sans une étude approfondie du territoire préalable. HOPEN a pour vocation de relocaliser le houblon aromatique dans le Sud-Ouest de la France en faisant émerger un bassin de production autour de producteurs diversifiés en houblon dans le Lot-et-Garonne. Cependant, le marché de la bière artisanal est un petit marché en termes de volumes. En outre, le houblon est une épice et n’est utilisé qu’en faibles quantités dans le processus de fabrication de la bière. À titre d’exemple, Johann Laskowski avait estimé, avant de s’installer, la surface de houblon nécessaire pour rendre l’Île-de-France autosuffisante en cette matière première pour les brasseries artisanales. En janvier 2017, il avait ainsi déterminé qu’il aurait fallu seulement 18 ha de culture de houblon pour pouvoir approvisionner l’ensemble des cinquante-deux brasseries artisanales d’Île-de-France. En conséquence, pour la distribution, HOPEN n’est pas limitée à la région et on ne peut donc pas à proprement parler de filière locale. Les fondatrices de la start-up sont d’ailleurs conscientes de ce changement d’échelle indispensable à la santé économique de la structure : « En vendant uniquement aux brasseurs du Lot-et-Garonne, on ne pourrait pas monter cette filière, donc on devra viser le marché national assez rapidement, voire même les pays limitrophes comme l’Espagne par exemple » (Le Bouteiller et Madrid, 2019). Il existe déjà des demandes auprès d’HOPEN en dehors du Lot-et-Garonne, de la part de producteurs qui souhaitent se diversifier avec la production de houblon. Mais cette volonté de mettre en avant le lien de leur production avec le terroir est aussi très intéressant pour la structure : elle permettrait de pouvoir proposer aux brasseurs des houblons provenant de terroirs différents, et donc aux caractéristiques diverses. Les deux fondatrices ne communiquent volontairement pas sur l’aspect local, mais vraiment sur la qualité et l’appartenance à un terroir du produit proposé. S’il est donc vrai qu’il ne s’agit pas véritablement d’une filière locale, il s’agit de recontextualiser cette initiative dans le paysage actuel de l’approvisionnement des brasseurs en houblon. En effet, ce projet vient entre autres en réponse à la demande des brasseurs artisanaux français qui n’ont pour l’instant guère d’autre choix que d’importer le houblon aromatique qu’ils utilisent. En s’approvisionnant à l’échelle nationale via HOPEN, ils s’approvisionneront à une distance plus faible.

CONCLUSION

Si les fondatrices ont réussi à fédérer une diversité d’acteurs de la région autour de leur projet, HOPEN est toujours en phase de construction, et s’emploie à mettre en place de la recherche et développement pour faire évoluer son modèle vers plus de durabilité, notamment au niveau des pratiques agricoles.

Toutefois, Lucie Le Bouteiller, Antoine Daban et Johan Laskowski s’accordent tous pour dire que la structure HOPEN, tout comme le renouveau de la filière brassicole et houblon en France, sont trop jeunes pour que l’on puisse juger de leur durabilité. Pour la même raison, il est à l’heure actuelle trop tôt pour pouvoir véritablement statuer sur l’impact de la start-up HOPEN et du modèle pensé par Fanny Madrid et Lucie Le Bouteiller sur la filière houblon française.

La filière va encore évoluer dans les quelques années à venir, et c’est en ce sens qu’une structure comme HOPEN – Terre de houblon est intéressante car elle va l’aider à se construire de manière pérenne. Au-delà de la mise en relation entre producteur et brasseur, l’enjeu réside dans l’accompagnement de la filière avec la mise à disposition de toutes les compétences requises pour le déroulement optimal de la transformation du secteur.

Auteur : Jean Charef