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Programme AFOP : quel avenir pour ses actions de formation-insertion des jeunes Camerounais dans l’agriculture ?  

Andrea Limiroli

MOTS-CLÉS : CAMEROUN, JEUNES, FORMATION, INSERTION PROFESSIONNELLE, AGRICULTURE, GOUVERNANCE

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En Afrique subsaharienne, la croissance démographique et le manque d’opportunités dans les zones rurales interrogent l’entrée des jeunes [1] sur le marché du travail. Dans les années 2000, les acteurs du développement et les États ont mis à l’agenda le renouvellement des programmes de formation agricole et rurale en vue d’attirer les jeunes vers le secteur agricole. Notre étude présente le programme AFOP au Cameroun, qui a remis en cause le modèle « vulgarisateur » pour construire un dispositif de formation-insertion innovant. Mais ce programme, dans sa dernière phase, affronte la question de sa pérennisation.

L’EMPLOI, L’AGRICULTURE ET LES JEUNES EN AFRIQUE

En 2015, l’Afrique comptait près de 1,2 milliard d’habitants, dont 700 millions de ruraux. La population rurale représentait 60 % de la population totale et restera majoritaire jusque dans les années 2040. De 2015 à 2030, ce sont 330 millions de jeunes qui seront en demande d’emploi, dont deux tiers issus du milieu rural (Losch, 2016).

Or, les zones rurales se distinguent par le manque d’opportunités professionnelles, aggravé par la pression foncière, la faiblesse des services et un désintérêt croissant pour les activités agricoles, pourtant encore majoritaires (Wampfler et Bergès, 2017). L’agriculture a perdu son attractivité auprès des jeunes, faute de financement accessible pour développer des activités viables, et en raison d’un accès limité au marché, ainsi que d’un écart important entre la formation des jeunes et la complexité de la réalité agricole. D’autres facteurs expliquent encore cette désaffection : la faible rentabilité des productions agricoles, le fait que les jeunes qui contribuent aux activités agricoles de la famille ne bénéficient généralement pas d’une rémunération et qu’ils restent dans une position de subordination, avec un moindre pouvoir décisionnel (Sourisseau et Guétat-Bernard, 2015) ; enfin, les jeunes ruraux sont souvent mieux scolarisés qu’auparavant, ils ont accès à plus d’informations, sont attirés par des emplois non agricoles ou par des opportunités urbaines. Pourtant les phénomènes de migration sont complexes (Losch, 2016) : les flux vers les villes ne sont pas toujours à sens unique ni permanents. Souvent, les jeunes qui partent pour la ville reviennent au village pour développer des activités agricoles et non agricoles : petit commerces, artisanat, services de transport. Cependant, même si l’on constate une augmentation des activités non agricoles en milieu rural (Mercandalli et Nshimbi, 2017), l’agriculture reste la principale source de revenu et les métiers relatifs aux domaines agricole et alimentaire restent la deuxième alternative professionnelle après l’emploi public (Wobst et Schwebel, 2018). L’emploi des jeunes ruraux en Afrique est donc stratégique et constitue une priorité des gouvernements et des institutions internationales.

Dans la plupart des pays africains, les formations agricoles mises en place après les indépendances ont été l’objet de sérieuses critiques à partir des années 1990 : elles formaient plutôt des fonctionnaires et les programmes d’ajustement structurel avaient limité leur disponibilité budgétaire (Rolland, 2016). Dix ans plus tard, la Banque mondiale, la FAO et l’Agence française de développement (AFD) reconnaissent l’importance de renouveler les dispositifs de formation des agriculteurs. C’est dans ce cadre que la formation agricole et rurale (FAR) actuelle (Réseau FAR, 2016) joue un rôle.

Le contexte camerounais et les enjeux de la FAR

Le Cameroun, pays d’Afrique centrale, compte une population totale de 23 344 000 habitants (OMS, 2016). Cette population est majoritairement jeune : 43,6 % avait de moins de 15 ans en 2010 (INS, 2010) et la croissance démographique est de 2,37 %. Les jeunes arrivant sur le marché du travail chaque année sont plus de quatre cent soixante-dix mille. Le taux de chômage est préoccupant et la majorité des emplois précaires [Figure 1].

Par ailleurs, en 2009, le Cameroun comptait deux millions d’exploitations agropastorales, avec une surface moyenne de 2,4 ha, et des productions très diversifiées par zone climatique. L’agriculture occupe 60 % des actifs et couvre 20 % du PIB du pays, dont 80 % sont issus de la production agricole familiale. Cette agriculture fait face à des revenus insuffisants, à des limites d’accès à l’information, aux marchés, et aux services agricoles.

Le Cameroun projette depuis 2003 la création d’emplois formels et la réduction de la pauvreté, à travers divers documents de politique générale ou sectorielle [2], et une vision à l’horizon 2035. Ces cadres politiques ont justifié l’intérêt de rénover le modèle de FAR des jeunes après l’école primaire, et plus largement entre 15 et 34 ans. C’est de là qu’émerge le « Programme d’appui à la rénovation et de développement de la formation professionnelle dans les secteurs de l’agriculture, de l’élevage et des pêches » (AFOP), programme ambitieux en plusieurs étapes que nous précisons ici.

La 1re phase de l’AFOP (2008–2012) a été dédiée à la rénovation de l’offre de formation des établissements du ministère du Développement rural (MINADER), et de ceux du ministère de l’Élevage, des Pêches et des Industries animales (MINEPIA). Des établissements privés ont aussi adhéré à AFOP pour rénover leur formation.

La 2e phase (2012–2017) a permis de consolider le dispositif de formation, elle s’est enrichie d’un processus d’accompagnement du jeune dans l’écriture de son projet et dans son insertion professionnelle.

La 3e phase (2017–2021), approuvée fin 2016, sera dédiée à la consolidation et à la pérennisation des fonctions du dispositif de formation-insertion.

Le programme est financé par l’AFD à travers le contrat de désendettement et de développement (C2D), signé entre la France et le Cameroun. Un consortium coordonné par Montpellier SupAgro appuie le renforcement des compétences tech-niques et organisationnelles des acteurs du programme.

Au niveau régional, le Cameroun fait partie du réseau FAR, une plateforme d’échanges sur la formation agricole et rurale, établie en 2005, qui unit seize pays africains. La présidence du réseau FAR est actuellement occupée par M.P.B. Ango, qui est aussi le coordinateur national d’AFOP. Le réseau a pour mission le partage d’expériences et des connaissances, dans un esprit de renouvellement des FAR.

LES PRINCIPES ET MÉCANISMES INNOVANTS DU PROGRAMME AFOP

L’un des programmes de formation qui a précédé AFOP était le Programme national de vulgarisation agricole (PNVRA), mis en place par la Banque mondiale en 1988. Son approche de « training and visit » visait à former des fonctionnaires- techniciens, pour accompagner les exploitations agricoles familiales avec une pédagogie prescriptive « top-down » (Morand, 2018). Le producteur était un sujet plus qu’un acteur : l’approche oubliait l’importance du savoir-faire localisé, imposait des « recettes » techniques aptes à augmenter les rendements mais aussi les coûts pour l’exploitant. Après la crise des années 1990 et les essais du secteur privé et des ONG de palier l’obsolescence de services de formation publique, AFOP a changé de paradigme. La rupture s’est opérée en passant d’un modèle prescriptif à un modèle de co-construction et donc « voulu » qui met le jeune au centre du dispositif de formation : « Les jeunes […], par l’agriculture, prennent leur destin en main et réalisent un rêve de vie dont ils ont soigneusement dessiné les contours. Ils exercent alors un métier dont ils ont fait le choix et dont ils sont fiers » (Ango, 2015). Le programme s’appuie sur des nouveaux vecteurs pour justifier de former autrement de futurs agriculteurs.

L’importance de la famille

Les jeunes se mobilisent toujours à partir de l’accord familial dont le soutien peut être financier, foncier, ou social (Gastineau et Golaz, 2016). AFOP part du présupposé que la participation à la formation et l’accès au foncier sont d’abord le fruit d’une solidarité et d’une volonté intrafamiliale. C’est pourquoi il demande que chaque famille se mobilise pour mettre à disposition une parcelle, afin de garantir le démarrage de l’activité agricole pendant l’insertion du jeune. Les membres de la famille motivent le jeune à suivre la formation, fournissent un soutien psychologique pendant la formation, et catalysent l’installation.

La co-construction des valeurs

Les valeurs et objectifs d’AFOP se déclinent ainsi :
→ donner un avenir à des filles et fils d’agriculteurs pour éviter le chômage, l’exode rural, la pauvreté et assurer leur sécurité alimentaire ;
→ moderniser l’agriculture familiale, en augmentant sa productivité, en rajeunissant sa main-d’œuvre, en améliorant sa compétitivité sur les marchés ;
→ valoriser une agriculture familiale de deuxième génération à haute valeur sociale et environnementale ;
→ changer le regard de la société sur l’agriculture et le métier d’agriculteur.

Ces valeurs n’ont pas été imposées : elles ont été co-construites à partir d’ateliers participatifs intégrant les acteurs territoriaux (familles, autorités traditionnelles, représentants de l’État) pour faciliter leur partage et la création d’une identité territoriale.

L’ancrage territorial

AFOP a proposé dès son démarrage de renforcer la durabilité des liens territoriaux dans le montage des projets d’établissements puis dans le parcours formation-insertion du jeune, à travers : la signature de contrats fonciers, l’inclusion des autorités locales dans la conception et la gestion des centres, l’inclusion dans la gouvernance des organes responsables de la validation du projet du jeune et la construction d’un modèle de formation-action dans lequel des producteurs locaux deviennent les référents des apprenants pour les activités en alternance.

Le changement de posture des responsables pédagogiques

Le changement de modèle passe aussi par l’évolution de la figure du directeur des centres de formation : un fonctionnaire administratif, qui gérait un budget donné avec des objectifs fixés « par le haut », est désormais formé pour com-prendre les spécificités de son centre de formation (Morand, 2018). Le directeur propose des projets de formation adaptés, suscite l’intérêt financier et l’engagement des acteurs du territoire pour autonomiser son centre. Le métier du formateur (moniteur) a été aussi rénové pour passer d’un transfert « vertical » de connaissances à un accompagnement à travers les modules de formation (Morand, 2018). Le conseiller en insertion accompagne l’installation du jeune après la formation. Il est un professionnel formé à l’ana-lyse systémique qui accompagne le jeune pendant deux ans, dans les multiples dimensions de la gestion d’une activité agricole de « deuxième génération » : le conseiller, comme le moniteur, n’impose pas un savoir, mais informe, oriente et guide le jeune dans la prise de décision.

Une formation à échelle nationale, adaptée aux territoires, avec une construction personnalisée du projet de vie

AFOP compte aujourd’hui quatre-vingt-seize centres et vingt-et-une écoles à majorité publics sur tout le territoire camerounais. Tous les curricula ont été formalisés par la rédaction de neuf référentiels de métier [3], co-construits avec les parties prenantes. Prenant l’exemple du curriculum de l’exploitant agricole (EA), le référentiel de métier a identifié les savoirs et le savoir-faire nécessaires à développer via les modules de formation de l’EA de demain. Chaque établissement peut adapter les modules aux spécificités de son territoire.

Ensuite, des référentiels de certification [Figure 2], exemple de l’EA] ont défini les critères d’évaluation des compétences acquises par le jeune dans la formation.
Tout au long de la formation, le jeune bénéficie du soutien d’un tuteur pour personnaliser son projet, selon ses objectifs et capacités. Le tuteur aide le jeune à structurer à l’écrit son projet, qui sera présenté et défendu auprès d’une commission territoriale pour sa validation. Dans un contexte d’accès réduit aux financements, le jeune est formé à la gestion et à la préparation de demandes de crédits auprès des entreprises de microfinance. En outre, à partir de la validation de son projet, un soutien financier de 1,5 million FCFA (2 280 €) est accordé au jeune, pour faire face aux coûts initiaux de l’insertion.

UN PROGRAMME POUR DES SYSTÈMES ALIMENTAIRES TERRITORIAUX DURABLES ?

Le programme AFOP fonde son action de formation-insertion (et les différents niveaux de sa gouvernance) sur six composantes de durabilité (Wampfler, 2018) : juridique, technique, économico-financière, sociale, organisationnelle et environnementale. Peut-il alors avoir un rôle dans la durabilité des systèmes alimentaires territoriaux ?

Le niveau du jeune et de sa famille

Les centres de formation ont formé quatre mille six cent soixante-seize jeunes, entre 2010 et 2016. Les jeunes installés entre 2014 et 2016 sont au nombre de deux mille soixante-treize. Selon les promoteurs du programme, les jeunes ont plus de chances de mettre en place des exploitations économiquement durables avec des systèmes de production diversifiés. Dans certaines zones, où la pression foncière est plus marquée, la mise en place d’innovations techniques (élevage à cycle court de poulets de chair et porcs) garantit un retour sur investissement encore plus rapide. L’amélioration des techniques augmente le rendement et réduit l’impact environnemental.

L’accompagnement personnalisé de l’insertion, après la formation, facilite la mobilisation des nouvelles connaissances et leur diffusion aux autres membres de la famille. La position du jeune apparait aussi plus légitimée au sein de sa communauté, ce qui augmente l’attractivité de son projet (Ayite et al., 2016). La plupart des systèmes de production mis en place par les jeunes comprennent des productions vivrières, pour améliorer la sécurité alimentaire et nutritionnelle des familles. Par ailleurs, la diversité et l’adaptation des choix de production inhérents à la construction d’un projet professionnel localisé et personnalisé, sont a priori garants d’une plus grande autonomie alimentaire, qui garantit à son tour la durabilité des systèmes alimentaires.

Le niveau des territoires

La formation-insertion a permis de créer quatre mille six cents emplois, dont deux mille six cents indirects, et d’améliorer les conditions de vie des jeunes qui s’installent. Les études des effets du programme ont montré que le regard des communautés sur la formation a changé et le jeune gagne un nouveau statut social : il est perçu comme responsable de sa vie et capable de créer une activité pour alimenter sa famille. Les jeunes offrent conseil et services, apportent de l’aide aux parents et voisins. Le métier devient plus attractif, ce qui contribue à la diffusion des pratiques.

De nombreux acteurs du territoire s’impliquent dans l’action du dispositif, parmi lesquels : maires des communes, autorités traditionnelles, représentants des pouvoirs religieux, parents, agents de la microfinance, producteurs et leurs organisations. D’abord, l’engagement de tous ces acteurs accroît la légitimation institutionnelle des établissements et des commissions qui valident les projets du jeune. Ensuite, le renforcement des liens entre les acteurs du territoire autour du dispositif de formation-insertion et des activités des jeunes installés contribue à la stabilisation de valeurs partagées. Au final, la co-construction d’un modèle agricole familial économiquement et socialement attractif accroît le potentiel d’une action collective durable, qui augmente à son tour la disponibilité locale de produits, de savoirs, savoir-faire, et d’emploi.

Le niveau de la coordination nationale

Des centaines de profils administratifs et pédagogiques, et autant d’acteurs du territoire, ont été formés pour co-construire un mécanisme de coordination unique, adapté aux spécificités du territoire. Une gouvernance avec des règles et responsabilités claires a été établie, avec des outils opérationnels ou en voie de structuration : un système de prise de décision et de gestion, de suivi-évaluation, d’inspection des structures. Des ressources centralisées garantissent la formation initiale et continue des fonctionnaires et enseignants. Le dispositif de formation est harmonisé, les mêmes méthodes pédagogiques sont mises en place dans tous les centres de formation, et la validation de la formation est garantie par les ministères.

Le besoin financier pour garantir le fonctionnement de la coordination et de l’action de formation-insertion a été identifié en 2016 par une analyse coûts-bénéfices du programme. L’analyse a affecté tous les coûts de la formation-insertion, y compris ceux pour former les jeunes qui ne se sont pas installés : le résultat montre que les jeunes qui s’installent produisent un retour positif sur les investissements de l’État, des territoires et des familles en trois ans (Loussouarn, 2017). Ce résultat démontre la cohérence du programme par rapport à l’objectif de création d’exploitations durables. Au final, l’analyse donne des arguments forts pour convaincre les parties prenantes d’établir des nouveaux mécanismes de financement nécessaires à la durabilité du dispositif.

DES ACTIVITÉS À CONSOLIDER POUR LA DURABILITÉ DES SYSTÈMES ALIMENTAIRES

Les acteurs engagés dans la pérennisation des actions innovantes d’AFOP ont conscience main-tenant de la nécessité de consolider certaines composantes du dispositif afin de garantir sa durabilité (MINADER/MINEPIA, 2016). Certaines de ces composantes sont précisées ci-dessous.

La rentabilité des activités agricoles et non agricoles

La capacité du revenu agricole à garantir le seuil de reproduction sociale des jeunes reste encore à mieux comprendre. Le programme vient en fait d’observer les premiers résultats du processus d’installation. Le suivi-évaluation devra encore être poursuivi pour détailler la durabilité économique des exploitations des jeunes.

En outre, des enquêtes montrent que les jeunes installés s’engagent dans des activités non agricoles : conseil, soins vétérinaires, mototaxi, commerces, etc. Si la formation favorise la mise en place d’activités non agricoles à côté d’activités agricoles, il pourrait être intéressant de calculer les revenus globaux du système d’activité. Il s’agit d’un choix méthodologique – comment déterminer la causalité entre formation et mise en place d’une activité non agricole –, mais aussi d’un choix politique : l’augmentation du revenu par une activité non agricole peut être analysée comme une limite du dispositif de formation dans sa dimension strictement agricole, ou au contraire comme un atout si l’on se place dans une vision de développement rural plus large.

L’éducation financière et l’accès au crédit des entreprises de microfinance (EMF)

La faible capacité des jeunes à comprendre la dimension financière de leur projet reste un défi pour la durabilité économique de l’installation. Un module d’éducation financière avec une participation des EMF sera développé pour augmenter la capacité de gestion financière des jeunes. La mise en place d’un partenariat public-privé entre AFOP et les EMF pourra réduire la méfiance réciproque, favoriser des formes plus adaptées de finance-ment agricole, et contribuer au développement économique du territoire.

Le renforcement des réseaux des jeunes et des organisations de producteurs (OP)

Les jeunes ont encore tendance à s’organiser de manière individuelle plutôt qu’en groupements. Des innovations organisationnelles (éducation coopérative, journées entrepreneuriales) seront testées. Le renforcement de réseaux contribue à la création de l’identité du jeune entrepreneur agricole et de l’image d’une agriculture plus attractive, facteur clé de la durabilité sociale au sein du territoire. L’éducation coopérative peut faciliter une action de groupement pour un meilleur accès aux services agricoles (intrants, marchés, conseil, etc.), mais elle n’est pas suffisante : la mise en place d’OP (générale ou de services) devra se baser elle-même sur un état des lieux du besoin (demande), du système de services (offre) et de ses acteurs. Les journées entrepreneuriales, ouvertes à tous les producteurs, pourront faciliter les échanges, faire émerger les besoins en services des agriculteurs et susciter un intérêt pour l’action collective. À partir de là, le programme pourra identifier – avec la démarche de co-construction qui lui est identitaire – des services adaptés aux spécificités de chaque territoire.

L’état de sécurité alimentaire

La contribution à l’amélioration de la sécurité alimentaire est une des valeurs co-construites par les acteurs du programme. Mais une analyse reste à faire sur les données du suivi-évaluation des jeunes, pour montrer le degré de contribution de leur installation agricole ou rurale à la sécurité alimentaire et nutritionnelle de leur famille.

LES PERSPECTIVES POUR L’AVENIR DE L’ACTION DE FORMATION-INSERTION

La 3e phase de consolidation et pérennisation (AFOP-PCP) a débuté en 2017. Elle doit aboutir au transfert de compétences vers un dispositif de formation-insertion rénové, susceptible de reposer sur d’autres formes de coordination et de gouvernance. L’enjeu est de maintenir les dimensions innovantes (pédagogiques, territoriales, éthiques) du dispositif AFOP tout en augmentant le nombre de jeunes insérés après la fin du C2D (Ango, 2018).

L’analyse de la durabilité conduite avec la grille à six composantes (juridique, technique, économico-financière, sociale, organisationnelle et environnementale) à chaque niveau du dispositif a permis d’identifier les facteurs suivants comme étant prioritaires.

Garantir le succès du transfert du dispositif AFOP dans un dispositif rénové
Le succès de ce transfert dépendra de l’intérêt des deux ministères (MINADER et MINEPIA) à établir un dispositif pérenne au sein de leurs structures pendant la troisième phase. Ce dispositif rénové devra garantir la même qualité en matière de coordination, de gestion de la formation insertion, et de ses résultats pour les jeunes (Wampfler, 2018). Trois facteurs favorisent le succès du transfert : une coopération interministérielle qui aura plus de quinze ans à la fin du 2021 ; des structures d’appui à AFOP, qui sont en majorité des MINADER et MINEPIA ; les cadres d’AFOP, qui sont pour la plupart des fonctionnaires détachés des deux ministères.

Un effort pour des politiques de formation-insertion harmonieuses

Le Cameroun est caractérisé par l’existence d’un grand nombre d’instruments politiques de développement rural. Le MINADER compte à lui seul vingt-et-un programmes et projets ciblés vers la production agricole ou les services d’appui à l’agriculture. Mais ces programmes présentent parfois des similitudes, et ils peuvent engendrer des chevauchements entre actions, ou des compétitions budgétaires. Un renouvellement de la politique de la formation-insertion agricole avec une vision plus uniforme serait souhaitable : elle permettrait d’avoir des règles communes plus claires, des programmes avec des dispositifs harmonieux et des priorités bien affichées pour les bailleurs de fonds (Morand, 2018).

Au-delà de la formation agricole, ces programmes doivent par ailleurs mieux se coordonner aux actions et à la politique du ministère de la Jeunesse, qui prévoit aussi des programmes d’appui aux jeunes ruraux.

Dans la même perspective d’harmonisation, il paraît nécessaire de mieux coordonner la formation agricole avec d’autres formations professionnelles et de renforcer la reconnaissance officielle de la première (Lambert, 2018) : à l’heure actuelle l’attestation de réussite produite par les MINADER et MINEPIA n’a pas la validité d’une certification. Pour aboutir à cette reconnaissance, l’institution d’une politique nationale de formation est à prévoir, avec le ministère de la Formation professionnelle (MINEFOP) et le ministère de l’Éducation supérieure (MINESUP) [Ango, 2016].

Une contribution financière des territoires formalisée

La contribution des acteurs territoriaux est l’un des principes fondamentaux d’AFOP. Après 2021, le gouvernement camerounais et les territoires devront financer un dispositif capable de couvrir intégralement les coûts totaux de la formation-insertion. Des procédures de contributions simples, comme des fonds communs co-construits avec les territoires, ont été proposées pendant la troisième phase d’AFOP (Ango, 2018). Ces procédures sont cohérentes avec les principes de l’ancrage territorial et de l’autonomisation des centres ; pourtant la capacité financière et l’intérêt des territoires à contribuer resteront à déterminer pendant les prochaines années.

« Massifier » le nombre de jeunes accompagnés

Le dispositif vise à former trente apprenants par centre tous les deux ans (deux mille sept cents au total) et d’en installer mille par an à partir de 2017 (à l’échelle nationale). Le défi consiste maintenant à concilier l’exigence de qualité, la volonté des pouvoirs publics et l’engagement des territoires pour former des milliers de jeunes avec une prévisible intensification des coûts et des ressources nécessaires (structurelles, infrastructurelles, organisationnelles) [Ango, 2018 ; Morand, 2018], alors que les aides extérieures vont s’arrêter.

Le changement de posture, pierre angulaire de la pérennisation

La pérennisation des fonctions et de l’action dépend enfin de l’acceptation par tous les acteurs engagés, à tous les niveaux, des valeurs co-construites, en rupture avec le vieux modèle vulgarisateur. Ces valeurs et le degré de leur partage justifient l’existence même du dispositif : si ce partage s’affaiblit, la pertinence de l’action de formation-insertion sera elle-même fragilisée. Toutes les actions visant à renforcer les liens autour des valeurs fondatrices seront pertinentes pour la durabilité de l’action, surtout au niveau territorial. Cela passe par l’évolution des centres de formation en points focaux pour une agriculture familiale durable, par une offre de formation continue et des acteurs territoriaux engagés au quotidien, par des réseaux stables, des services agricoles adaptés, ainsi que par des jeunes porteurs d’un statut agricole respecté et des familles qui les soutiennent.

Le programme AFOP a un peu plus de trois ans pour se consolider, s’appuyer sur ses succès et trouver une réponse aux trois enjeux : appropriation politique, financement et « massification ».

Auteur : Andrea Limiroli


[1La définition de la jeunesse n’est pas universelle : la jeunesse peut dépendre de l’âge (15-24 ans pour l’ONU ; 15-35 ans pour l’Union africaine), mais aussi du contexte social. En Afrique sub-saharienne, un jeune homme devient adulte quand il est capable de reproduire un nouveau nucleus familial ; pour une femme, le passage vers l’âge adulte est plutôt marqué par le mariage (Gastineau et Golaz, 2016). Le programme AFOP suit la défi-nition de la politique nationale de la jeunesse de 2006, pour laquelle le jeune a entre 15 et 34 ans (Ango, 2015).

[2Le Document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP, 2003) ; le Document de stratégie de développement du secteur rural (DSDSR, 2006) ; le Plan d’urgence spécial de la jeunesse (PUSJ).

[3Les référentiels principaux sont : exploitant agricole (EA), maître pêcheur (MP), entrepreneur agropastoral (EAP)(Minader/Minepia, 2016).