Les représentations de la gourmandise des jeunes au travers de l’expression audiovisuelle  

Bruno Hanen

MOTS-CLÉS : ÉDUCATION AU GOÛT, PROJET PÉDAGOGIQUE, CRÉATION COLLECTIVE, EXPRESSION AUDIOVISUELLE

Transgressive, interrogeante, partagée collectivement ou plaisir immédiat personnel, plus ou moins teinté de culpabilité, la gourmandise provoque des sensations chez chacun d’entre nous. Elle renvoie aussi, consciemment ou non, aux réminiscences de l’enfance.

Un projet d’expression numérique mené par la direction de l’enseignement catholique du département de Loire-Atlantique en 2016-2017 a été développé sur le thème de la gourmandise. Ce projet, conçu sous la forme d’un festival de courts-métrages, offre la vision d’élèves âgés de 3 à 18 ans concernant la gourmandise et ce qu’elle symbolise chez eux.

Comment ce projet audiovisuel a-t-il questionné l’expression de la gourmandise chez les jeunes et les enfants ?

Après avoir rappelé les origines de nos conceptions de la gourmandise en Europe et présenté le dispositif du projet, une typologie des représentations de la gourmandise sera proposée, suivie d’une discussion sur les limites d’un tel projet.

PETITE HISTOIRE DE LA GOURMANDISE

La gourmandise renvoie à nos singularités tout en s’inscrivant dans l’histoire judéo-chrétienne de l’Occident. Elle est accompagnée d’une ambiguïté depuis ses origines (Quellier, 2015).

Une étymologie imagée…

D’un point de vue étymologique, gourmandise est issue du latin « gula », signifiant « gosier », qui l’associe à la gloutonnerie. Une source sémantique, entretenue encore aujourd’hui, dont l’image rabelaisienne du gourmand perdure et que Brillat-Savarin mentionnait dans son ouvrage, Physiologie du Goût : « J’ai parcouru les dictionnaires au mot gourmandise, et je n’ai point été satisfait de ce que j’y ai trouvé. Ce n’est qu’une confusion perpétuelle de la gourmandise proprement dite avec la gloutonnerie et la voracité… » (Brillat-Savarin, 1826).

… issue de la doctrine chrétienne occidentale

La gourmandise prend racine dans la tradition orientale pour rejoindre l’Occident à partir du IVe siècle. Elle est vite associée à la notion de péché à travers la théorie d’Evagre le Pontique, premier moine à codifier la pensée ascétique chrétienne (vers 360). La gourmandise tient la première place parmi les huit « symptômes » dont souffriraient les hommes et est associée, dès cette époque, à la luxure. L’image du couple Gula / Luxuria perdure encore aujourd’hui dans les cultures occidentales.

La gourmandise fait partie des sept péchés capitaux de la doctrine de l’Église catholique. La liste de péchés revue par Jean Cassien au Ve siècle, puis par le pape Grégoire le Grand (590-604), est définitivement fixée au quatrième concile du Latran en 1215 et consignée par Thomas d’Aquin au XIIIe siècle. Pour lutter contre la gourmandise, des séries d’injonctions se succèdent dans ces textes, allant de la mortification à la privation alimentaire (pour lutter contre le plaisir gustatif), en passant par l’enseignement par l’Église de sa détestation, puis de sa modération.

Les iconographies ont d’ailleurs bien montré cette pédagogie par la peur. Un exemple illustre ce propos, sur lequel les gloutons vont saliver toute l’éternité devant des mets de qualité inaccessibles (Figure 1).

Tout un travail de justification de ces péchés capitaux, liés entre eux tel un jeu de dominos, fut élaboré par les théologiens au fil des siècles visant à rechercher les passages dans l’ancien et le nouveau testament pouvant expliquer ces péchés.
Noé, premier vigneron, est aussi le premier homme à connaître l’ivresse. Il danse nu devant ses fils qui lui renvoient des moqueries. Les descendants de l’un des fils de Noé, Cham, seront ensuite damnés pour cette raison, permettant à l’Église de condamner l’ivresse. Même logique d’interprétation dans le nouveau testament : après les 40 jours de jeûne du Christ, il est soumis à une première tentation du diable qui lui demande de transformer des pierres en pains.

La gourmandise est surtout associée au péché originel. Il s’agit d’abord d’un péché de désobéissance et d’orgueil – Dieu avait interdit de toucher aux fruits et à l’arbre de la connaissance car lui seul avait accès à cette connaissance. Puis la matière qui donne lieu à ce péché est le fruit, ce qui, pour les théologiens, justifie que la gourmandise en est la cause. Le lien entre gourmandise et luxure est ainsi conforté : Adam et Ève, après l’épisode du fruit défendu, prennent conscience de leur nudité.

Le passage du gourmand au gastronome

Le gourmand est représenté souvent seul, agissant contre la société, éloigné de toute convivialité. Le gourmand représente une forme de laisser-aller qu’il devra « payer » une fois trépassé.

Mais des critiques sont peu à peu exprimées, notamment par le protestantisme. La gourmandise est un péché de riches, de papistes, en lien avec l’avarice : le glouton se jette sur la nourriture comme l’avare sur les richesses.
En souhaitant s’opposer aux critiques d’un relâchement ecclésiastique à la fin du Moyen Âge, les fondations d’une gourmandise « honnête » se développent. Il n’y a jamais eu condamnation du plaisir gustatif de la part de l’Église, car Dieu aurait créé du goût dans les aliments et les capacités chez l’homme à en éprouver du plaisir.

À partir du XIIIe siècle, les prémices des principes moraux autour des « bonnes manières » se développent, des normes nouvelles s’élaborent : limiter l’action de manger aux heures des repas, éviter le grignotage, respecter les convives, etc. Il s’agit alors de s’opposer à la représentation des goinfres, de faire le pari qu’une éducation par transmission de normes positives et conviviales peut guider, réorienter, déjouer la goinfrerie : l’animal en nous peut être maîtrisé par quelques normes et la production d’un discours normatif et positif sur la gourmandise. Désormais, le savoir du gourmand est valorisé, c’est celui d’un gourmet, dès lors qu’il « sait se tenir ».

Deux conceptions, celle d’une bonne et celle d’une mauvaise gourmandise, vont alors s’affronter. La première, est associée à une éducation élitiste, la seconde renvoie aux origines rustres de l’humain et est donc associée aux classes défavorisées.

La notion de « plaisir gourmand » se développe : elle passe par la connaissance des terroirs, à partir du XVIIe siècle. La figure du gastronome s’établit à partir du XIXe siècle. Son image reprend celle du « friand » du Moyen Âge, et celle du gourmet, issue du processus d’intellectualisation du XVIIe siècle.
On retrouve aujourd’hui la notion de terroir et sa connaissance avec l’existence des labels et des IGP (indications géographiques protégées).

Quels sentiments, caractères, sont aujourd’hui associés à la gourmandise ? Un dispositif de création audiovisuelle nous a permis d’en rendre compte, du moins pour des jeunes, enfants et adolescents, en France.

PRÉSENTATION DU DISPOSITIF DE CRÉATION AUDIOVISUELLE

En 2016-2017, la DEC 44 , par l’intermédiaire de son service Arts et Culture, a construit un projet dont l’ambition était de s’adresser à l’ensemble des élèves scolarisés, de la maternelle au lycée, accompagnés par leurs enseignants, autour du thème de la gourmandise.

Pour mobiliser les élèves en tenant compte des écarts d’âge, l’entrée créative a été privilégiée, avec pour objectif final la réalisation par classe d’un court-métrage sur le thème de la gourmandise. Cette réalisation devait se décliner sous un format audiovisuel libre (fiction, documentaire ou film d’animation), avec toutefois une contrainte de durée et l’inscription dans un cadre de festival, c’est-à-dire que les classes sont invitées à voter pour le film de leur choix. À l’issue de la manifestation, des prix par cycle ont été remis aux lauréats lors d’une cérémonie de clôture dans un cinéma de Nantes.

Le projet a mobilisé deux mille cent élèves des quatre cylcles d’enseignement, de l’école maternelle au lycée . Cinquante-trois films, du documentaire au film d’animation, ont été réalisés par les élèves, accompagnés de leurs professeurs et de professionnels de l’alimentation et de l’audiovisuel.

Les modalités de mise en œuvre du projet

En début d’année scolaire, le format et la thématique ont été proposés à l’ensemble des établissements du département. Chaque enseignant a ensuite été libre de se saisir du projet, encadré par un cahier des charges rédigé par la DEC 44 détaillant les prescriptions formelles des films.

Chaque établissement et chaque classe participant à ce projet collectif est autonome concernant l’écriture et le format de la création artistique.

L’axe d’étude est choisi par l’enseignant, souvent autour d’un produit, ou faisant suite à une réflexion collective par classe autour du terme « Gourmandise ». Les enseignants sont maîtres du calendrier de réalisation du film qui s’intègre au cursus pédagogique. Ils peuvent solliciter la DEC 44 pour bénéficier de l’intervention de ressources externes, notamment d’intervenants audiovisuels pour l’élaboration des films. En faisant intervenir des professionnels de l’audiovisuel, l’objectif est aussi de faire prendre conscience de l’importance de chaque étape de la création d’un film. Ces étapes impliquent un travail collaboratif des élèves avec leur enseignant et leur intervenant. L’écriture du scénario puis le découpage des séquences pour la préparation du tournage questionnent d’emblée la notion de point de vue individuel ou collectif sur le thème de la gourmandise. Les élèves doivent ainsi réfléchir dès l’idée du film à la manière dont ils vont présenter leur discours sur la gourmandise et quelles émotions et sensations vont être transmises par l’image et le son.

Dans un deuxième temps, il s’agit de s’organiser en équipe pour la prise de vue d’images animées, avec des photos notamment par la technique du stop motion, dite de l’image par image, pour les films d’animation, ou des prises de vues réelles avec la caméra. Chaque élève tient un rôle précis sur le tournage : cadreur, preneur de son, acteur, scripte, etc.

Enfin, les parties montage et post-production s’articulent, quand cela est possible à partir du cycle 2, en trois temps : le visionnage et le choix des rushes permettant un retour critique sur la matière tournée, le montage des séquences possible uniquement en groupe d’élèves réduit et la finition avec l’ajout de l’ambiance sonore, de la musique et du générique.

Chacune de ces étapes a ainsi constitué un temps et un espace précieux et inédit d’expression orale et écrite, créatif et critique pour les élèves.

Le format de concours par cycle pédagogique est un élément moteur dans ce projet. Le cadre d’un festival de courts-métrages n’est pas le seul aspect incitatif. La possibilité donnée aux élèves de prendre connaissance des films produits par d’autres établissements est aussi stimulante. Leur curiosité vis-à-vis des autres productions fut exprimée par les élèves ; cela a été une manière de se confronter aux regards d’autrui et de partager des réflexions sur un thème commun.
L’implication des élèves dans ce concours est également soutenue par le fait qu’une partie de la notation des films est déterminée par les élèves eux-mêmes. Ce processus suit une grille de cotation proposée par cycle pédagogique, ou alors les élèves peuvent en définir eux-mêmes le contenu. L’objectif est ici de questionner l’élève sur les raisons de son choix sur le fond et la forme artistique.

Les caractéristiques d’un projet innovant

« Le thème de la gourmandise est apparu comme une évidence » selon Véronique Benalouane, référente Arts et Culture de la DEC 44 (Benalouane, 2021). Ce choix lié au plaisir, « après le contexte difficile suite aux attentats que la France a connus en 2015 », a permis de rassembler élèves, enseignants et acteurs du territoire.
L’innovation réside dans la dimension territoriale, à l’échelle d’un département, et dans le fait que le dispositif implique l’ensemble de la communauté éducative (élèves, enseignants, parents, personnels des établissements et intervenants extérieurs), de l’école pré-élémentaire au lycée, et ce, grâce au format rassembleur du festival. Expérimenté pour la première fois en 2016, ce dispositif a permis une confrontation inédite des points de vue sur ce qui suscite la gourmandise en termes de sensations et de pensées, au sein de chaque cycle mais également entre les cycles d’enseignement. Ces échanges perdurent grâce à la plateforme de visionnage sur laquelle se trouve l’ensemble des films .

L’organisation d’un projet d’une ampleur aussi vaste sur plusieurs mois a été rendue possible grâce au projet de festival reprenant les codes des festivals classiques de cinéma, et empruntant à la symbolique du festival de Cannes lors de la remise des prix (tapis rouge et tenue correcte exigée).

Ce processus de construction audiovisuelle mobilise également toutes les disciplines d’enseignement. Il permet de faire du lien entre les apprentissages fondamentaux et l’ensemble des compétences (langagières, de communication, d’expression, d’argumentation) qu’un élève acquiert tout au long de son parcours.

Un dispositif vecteur d’innovations pédagogiques

En lien avec les apprentissages d’une année scolaire (langage, découverte du monde), ce projet « fil rouge » a favorisé l’autonomie des élèves et le travail collaboratif, au travers notamment de recherches bibliographiques sur la gourmandise et parfois à travers la préparation d’entretiens avec des artisans du secteur alimentaire. La construction narrative, avec la rédaction des scénarios des films, est aussi un outil important pour l’apprentissage de la langue française. L’étape de notation des films, par cycle d’enseignement, permet enfin aux élèves d’exprimer leurs points de vue, de les confronter aux autres, de développer un argumentaire.

Ce projet renforce le rôle central de l’école comme lieu de développement de chaque individu en lien avec les autres, qui permet l’expression d’idées, de sensibilités différentes.

Selon les textes du ministère de l’Éducation nationale : « L ’École est un lieu privilégié pour aborder la totalité du fait alimentaire articulant les différentes dimensions de l’alimentation (nutritionnelle, sensorielle, environnementale et écologique, culturelle et patrimoniale) . » La gourmandise permet en particulier d’approcher la dimension sensorielle de l’alimentation. Celle-ci est défini par les textes officiels ainsi : « L’éducation au goût est complémentaire de l’approche nutritionnelle. Cela favorise le plaisir de manger et des moments de partage propice aux échanges. »

La création artistique permet d’offrir un espace d’expressions et de réflexions plurielles aux élèves, en particulier sur cet aspect sensoriel, souvent vécu comme individuel, spécifique ou stigmatisant.

L’investigation (par enquêtes et rencontres) collective, orientée vers une finalité commune de produire un documentaire est une étape privilégiée pour comprendre collectivement comment se fabrique, par exemple, un produit grâce à la rencontre d’un artisan qui donne à voir le processus de fabrication des aliments et fait découvrir de nouveaux goûts.

Le cinéma d’animation est un genre donnant lieu à une approche pluri-sensorielle de la création. Les élèves s’impliquent de fait par le toucher avec la création de décors, de personnages façonnés avec des fruits et des légumes. La réalisation passe aussi bien sûr par l’ouïe, dans la mesure où la prise de sons avec la création d’ambiances sonores est essentielle. Elle permet un travail réflexif sur le son des aliments : le son d’une baguette de pain bien cuite ou d’une tablette de chocolat qui suggère une saveur, une odeur et provoque la gourmandise. La voix, avec l’expression orale, et la vue, par la mise en scène d’images, assument la double mission de transmettre les sens qui ne peuvent être exprimés par le média audiovisuel : le goût et l’odorat.

Enfin, la fiction met en avant l’expression corporelle, soit avec des élèves qui mettent en scène leurs représentations de la gourmandise par un jeu d’acteurs, reprenant ou non des modèles de fiction appartenant à leur répertoire culturel, soit même par le mime et la danse pour exprimer ce qui relève de l’indicible.

TYPOLOGIE DES REPRÉSENTATIONS DE LA GOURMANDISE ISSUES DE L’EXPÉRIENCE FILMIQUE

Les films produits ainsi sur le thème de la gourmandise ont de fait suscité et permis d’exprimer de multiples sensations liées au plaisir, vécu avec plus ou moins de culpabilité. Ils ont bien montré que l’évocation de la gourmandise renvoyait les élèves à leurs souvenirs et à leur imaginaire.

Cependant, les représentations de la gourmandise, proposées par les élèves ne se sont pas restreintes à la notion de plaisir. D’autres thèmes ont été abordés, en-dehors de l’alimentation. C’est ce que nous montre la figure 2, qui présente en abscisse les thèmes évoqués, et en ordonnée, le nombre de fois qu’ils sont représentés.

La gourmandise… difficile à cerner

Comme présenté précédemment, la gourmandise est une notion ambiguë encore aujourd’hui. Elle définit soit un comportement soit un produit. Si manger est une condition vitale, la gourmandise est associée à la notion de friandise, à des aliments non nécessaires à la fonction nourricière. Elle résulte aussi d’une forme d’apprentissage au goût et au plaisir, différenciée selon les élèves, selon leur culture et leur éducation ; un apprentissage souvent en marge, voire absent de l’apprentissage de l’acte alimentaire.

La gourmandise… sous influences

La subjectivité dont relève la gourmandise se construit dans un environnement social, au sein de la famille, mais également dans les groupes sociaux auxquels les individus cherchent à appartenir ou desquels ils cherchent à se distinguer. Elle est également influencée par des discours portés par différentes institutions : un discours nutritionnel, orienté « santé », porté par l’institution scolaire (bonnes habitudes d’hygiène, promotion des activités physiques pour prévenir le surpoids et l’obésité, sensiblisation des élèves à l’adoption de pratiques et de consommations alimentaires responsables et durables, lutte contre le gaspillage alimentaire) ; un discours sanitaire porté par le PNNS ; un discours hédoniste porté par des médiateurs et par le marketing. Si les films réalisés par des élèves des deux premiers cycles utilisent encore l’imaginaire des contes, les autres films traduisent le niveau de conditionnement des élèves par les médias audiovisuels (codes des chaînes d’informations en continu, des clips).

Une représentation encore dominée par la saveur sucrée, omniprésente dans les contes de fée

La saveur sucrée est présente dans la quasi-totalité des films lorsque la gourmandise est associée au plaisir. Le sucré est inné, contrairement aux autres saveurs qui nécessitent un apprentissage. L’enfant a, dès son plus jeune âge, un goût plus prononcé pour les produits gras et/ou sucrés que l’adulte. Souvent dissociée du temps du repas et rattachée à la notion de grignotage, la gourmandise envers le sucré semble être assumée chez les jeunes enfants. Elle semble perçue comme une forme de récompense à une « bonne action », ou au succès d’une épreuve. Même si la présence des produits sucrés est conséquente dans les films réalisés par les élèves, elle n’est pas un sujet en soi.

L’imaginaire des contes de fée est souvent le référent utilisé par les élèves des trois premiers cycles. Il sert la narration et révèle une vision manichéenne chez les enfants entre le bien et le mal. Dans les films, cette dichotomie se traduit par les méfaits et les risques de l’excès de gourmandise. Les aliments, souvent sucrés, sont personnifiés et incarnent les protagonistes qui évoluent dans les contes de fée, ou bien représentent les objets convoités ou dangereux (Ayadi et al., 2006).

La gourmandise… prétexte à l’expression d’autres thèmes que l’alimentation

De nombreux films se sont emparés des conséquences de la gourmandise, plaisir et excès, pour illustrer des thèmes qui, a priori, semblent en être éloignés. Par exemple, la gourmandise est parfois associée à des activités ou passions telles que la lecture – et l’analogie avec le plaisir des mots en bouche –, la pratique sportive ou artistique. Ces activités sont, dans la grande majorité, exercées au sein d’un groupe ; la gourmandise est ici perçue comme créatrice de lien. Cependant, la confrontation à l’altérité est traduite dans certains films comme source de risques, de conflits, essentiellement dans les films utilisant les codes des contes de fée. Le protagoniste, enfant ou jeune, est mis à l’épreuve en « punition » d’un excès de gourmandise avéré ou projeté dans le rêve ; il traverse un rite de passage vers l’âge adulte. La gourmandise prend donc la forme d’une récompense à un « bon » comportement, à la réussite, ou bien d’une sanction à un « mauvais » comportement via la privation.

Certains films véhiculent les messages de santé publique et de nutrition en cohérence avec le cadre pédagogique des enseignements.

LIMITES ET ESSAIMAGE DU DISPOSITIF

Quelques limites ont été observées lors de la réalisation des films. Elles sont essentiellement liées au format audiovisuel ou au choix de réalisation. Une autre difficulté est de fédérer l’ensemble des élèves d’une classe et d’attribuer un rôle à chacun.

Le choix de l’animation s’est révélé comme une solution permettant d’intégrer chaque élève, puisqu’il est quasi impossible de construire un scénario avec tous les élèves acteurs à l’écran. Ce format permet de minimiser les risques liés à l’autorisation de diffusion de la voix et de l’image d’un mineur qui nécessite de convaincre les parents, et ainsi de se prémunir de la remise en cause d’un projet finalisé.

La mobilisation des acteurs de l’alimentation est une contrainte en termes d’organisation et de responsabilité sanitaire, et ce malgré l’intérêt pédagogique de faire venir les élèves sur un lieu de production.

L’orientation de chaque film dépend de l’objectif de l’enseignant : comment ce dernier veut-il amener les élèves à s’exprimer ou à traiter de la gourmandise ?

Le ressenti individuel de chaque élève n’est pas perceptible puisqu’il s’agit d’un travail collectif, encadré par un enseignant, et qui implique une forme de consensus.

La gourmandise exprime la subjectivité de chacun, qui dépend notamment du niveau d’apprentissage au goût. Elle est encore sous la prédominance de la saveur sucrée quel que soit l’âge de l’élève. L’usage de la personnification des aliments et les représentations nourries par le répertoire audiovisuel de l’élève répondent davantage à l’exercice de narration qu’à l’expression de la gourmandise elle-même.

Au vu de l’adhésion de nombreux enseignants, des élèves et de leurs parents ainsi que du format de festival plébiscité, le projet a été reproduit les années suivantes en interrogeant le thème de la différence, au travers des représentations artistiques, ou celui des enjeux environnementaux et des liens entre les êtres.

Les films produits lors de l’édition 2016-2017 ont connu une seconde vie. Ils ont été diffusés auprès d’un public plus large que les élèves et parents d’élèves, permettant ainsi d’introduire un débat auprès des citoyens sur la gourmandise. Ce fut le cas lors d’une soirée « Nature, cinéma et gourmandise », organisée par l’association Kaani Films, dans le cadre du « Mois du film documentaire » en novembre 2017.

Ils ont aussi permis d’impulser la réalisation d’autres créations dans d’autres établissements scolaires : à l’école élémentaire de Bégrolles-en-Mauges (département du Maine-et-Loire), une création audiovisuelle a été conçue à partir du témoignage de la créatrice de « tisanes d’infuZion » . À Cholet, au centre de formation des apprentis « La Bonnauderie », un film sur la conception de pâtisseries à base de végétaux a été réalisé par des apprentis cuisiniers.

L’essaimage de la technique audiovisuelle montre l’intérêt de mettre en images des notions très complexes et ambivalentes telles que la gourmandise.

CONCLUSION

La gourmandise renvoie à des sensations intimes qui nous accompagnent dès la naissance. Associée à l’alimentation, elle éveille lors de l’enfance les vives sensations de plaisir et de dégoût. Elle hérite cependant des normes historiques judéo-chrétiennes, pour l’Occident, et de l’environnement socioculturel familial, qui se traduisent, encore de nos jours, par une ambivalence. La gourmandise est perçue comme une récompense ou une sanction, marqueur de la mission éducative des parents, mais aussi au sein des groupes auxquels les enfants et les jeunes se construisent.

Le festival de courts-métrages proposé par la DEC 44 en 2016 a permis aux enseignants de développer les compétences rédactionnelles, de lecture, de travail de synthèse des élèves. Ce support audiovisuel a pu être utilisé par les enseignants pour aborder le programme relatif à l’alimentation.

Au sens plus large de la pédagogie, le projet, se déroulant sur plusieurs mois, fut une opportunité de développer le travail en groupe, avec parfois la présence d’intervenants professionnels. Les élèves ont ainsi pu confronter leurs idées, en soignant donc leur formulation, et intégrer la notion temporelle d’un tel projet, avec des échéances et l’organisation qu’elles impliquent. Ce fut également un moment permettant de créer ou renforcer les liens de coopération entre élèves au travers d’un objectif commun et de partager des relations privilégiées avec leurs enseignants. Toutefois, des limites ont été observées : liées au format audiovisuel, aux difficultés inhérentes au travail collectif, aux influences des représentations de la gourmandise.

La gourmandise est un levier qui nécessite un apprentissage au goût des différentes saveurs et au plaisir de leur découverte. Quoi de plus efficace que d’associer l’acte de manger à la notion de plaisir pour sensibiliser, voire éduquer, les jeunes et les enfants à l’alimentation.

Auteur : Bruno Hanen

 

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