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Diffuser l’agroécologie en favorisant les échanges entre agriculteurs : l’association Maraîchage Sol Vivant et la plateforme Osaé 

Chloé Dusacre et Camille Moulène

MOTS-CLÉS : AGROÉCOLOGIE, ÉCHANGES, RÉSEAU, PLATEFORME, MARAÎCHAGE

Voir la vidéo de Camille et Chloé

Depuis quelques années, « l’agroécologie est à l’honneur » (Griffon, 2014). Le terme est de plus en plus mobilisé, que ce soit par la communauté scientifique, les mouvements associatifs, certains États ou les organisations internationales. En France, le terme a été repris par l’ancien ministre de l’agriculture Stéphane Le Foll avec son projet de transition agroécologique, notamment matérialisé par la loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt du 13 octobre 2014. Cependant, sa diffusion à grande échelle est encore limitée, notamment parce que les pratiques agroécologiques relèvent de diverses conceptions et sur-tout dépendent des savoirs paysans en relation avec les spécificités locales.

C’est la raison pour laquelle le partage de connaissances et de savoir-faire entre agriculteurs apparaît comme une clé pour accélérer la transition agroécologique. Nous proposons de l’étudier en analysant et comparant deux innovations organisationnelles. La première est le réseau développé par l’association Maraîchage Sol Vivant (MSV) qui a été créée par et pour des maraîchers avec l’objectif de « produire des aliments vivants, sur un sol vivant, pour une société humaine » (Maraîchage Sol Vivant, 2014). Cette association développe un réseau de partage de connaissances et communique sur des expérimentations de producteurs. Elle est soutenue par François Mulet (maraîcher et créateur de Ver de terre production) et Konrad Schreiber (chef de projet à l’Institut de l’agriculture durable – IAD). La deuxième innovation est une plateforme informatique de partage de connaissances et de savoir-faire sur différents systèmes agricoles, nommée Osaé. Elle a été mise en place par l’entreprise associative Solagro avec l’objectif de rendre accessible au plus grand monde l’information sur les pratiques agroécologiques.

LE CONTEXTE

La transition agroécologique, oui mais dans quel but ?

Qu’est-ce que l’agroécologie ?

Il convient d’être prudent avec le terme « agroécologie », qui est défini à la fois comme une science, un ensemble de pratiques et un mouve-ment social (Van Dam et al., 2012). En tant que modèle agricole, le concept recouvre l’agrosystème dans son ensemble et les interactions entre ses différents éléments. Ici, nous nous intéressons essentiellement à l’agroécologie comme ensemble de pratiques dont certaines sont emblématiques, telles que la diversification des cultures, la culture sur couvert végétal ou encore le non-labour. Ces pratiques, issues des savoirs des agriculteurs, s’adaptent à chaque territoire et exploitation.

Mais pourquoi s’intéresser à l’agroécologie ?

La diffusion du modèle agroécologique serait l’une des clés pour aller vers un système alimentaire plus durable. D’abord parce qu’il permet d’améliorer les impacts environnementaux de la production de nos aliments, à travers des pra-tiques qui permettent le rétablissement de la fertilité des sols, la protection de la biodiversité, l’optimisation ou la suppression de l’usage des ressources non renouvelables et la diminution de l’émission des gaz à effet de serre (Altieri et Nicholls, 2007). L’agroécologie aurait aussi le potentiel de renforcer la durabilité économique de l’agriculture, en optimisant l’agrosystème. La première évaluation de grande ampleur, menée par Jules Pretty en 2003 (Altieri et Nicholls, 2014), a en effet montré une amélioration des rendements par rapport à ceux d’un système conventionnel. Une nouvelle évaluation en 2010 portant sur 37 millions d’hectares a conclu à une amélioration moyenne du rendement des cultures de 79 % (Altieri et Nicholls, 2014). L’agroécologie renforcerait enfin l’autonomie des agriculteurs, ce qui augmenterait leur capacité de résilience face aux aléas climatiques.

Selon Philippe Cousinié, animateur du réseau Agronomie-Écophyto, il convient d’avoir une vision transversale et d’aborder la durabilité de l’agroécologie non seulement au niveau de la production mais aussi au niveau de la transformation, de la commercialisation et de la consommation (Cousinié, 2018). L’agroécologie peut contribuer à la durabilité d’autres composantes du système alimentaire : elle est régulièrement liée à des projets de circuits courts ou d’approvisionnement local. Elle représente aussi un gage de qualité qui permet une meilleure valorisation des productions et ainsi une mise en marché plus rentable (Basquin et al., 2017).

Les défis à relever pour favoriser la transition agroécologique

Pourtant, la transition vers l’agroécologie ne se généralise pas aussi rapidement que nous pourrions l’espérer, pour diverses raisons. Nous tentons ici d’en dégager quelques-unes.

Tout d’abord, les pratiques agroécologiques sont diverses et principalement issues d’expérimentations d’agriculteurs sur leur terrain. Le sociologue Jean-Pierre Darré explique que les actions de développement agricoles passent habituellement par un processus de diffusion dans lequel les agriculteurs sont les « récepteurs de messages techniques » (Darré, 1993). Face à la diversité des solutions et des environnements, cette méthode ne peut pas être adaptée à la diffusion des pratiques agroécologiques. L’agriculteur devient un réel entrepreneur à l’origine de pratiques innovantes.

De plus, la transition vers l’agroécologie peut entraîner des pertes de revenu et du temps de travail supplémentaire au cours des trois à cinq premières années, temps nécessaire pour retrouver un écosystème équilibré. Ces pertes peuvent être amplifiées par le manque de compétences techniques. Ces difficultés ne sont pas compensées par des aides à la transition comme pour l’agriculture biologique (AB). Ainsi, la période de transition n’est pas facile à aborder et les agriculteurs ont souvent peur de prendre ces risques.

Du fait de la nature systémique de l’agroécologie, le secteur de la recherche éprouve des difficultés à développer des expériences et obtenir des résultats fiables. Selon Philippe Cousinié, François Mulet et Konrad Schreiber, la recherche manque parfois d’une approche transversale et systémique (Cousinié, 2018 ; Mulet, 2018 ; Schreiber, 2018). Ceci peut représenter un frein à la diffusion de l’agroécologie, entraînant des décalages entre le monde de la recherche, les volontés politiques et la réalité du terrain [1].

Il reste donc encore de nombreux défis à relever quant aux modalités de diffusion de l’agroécologie, aux interactions entre acteurs et à la gestion des risques, pour favoriser une transition agroécologique à grande échelle. Le partage entre agriculteurs est l’une des clés pour faciliter cette transition.

Le partage de connaissances entre agriculteurs au cœur de la diffusion des pratiques agroécologiques

Le besoin d’échange d’expériences et de connaissances entre agriculteurs

Pour favoriser la transition agroécologique, il s’agit de reconnaître les savoirs paysans souvent oubliés par les experts des sciences agronomiques (recherche et agrobusiness) [Richardson, 2005]. Dès les années 1980 et 1990, les travaux de sociologie rurale, notamment portés par le Gerdal [2], montraient l’importance des échanges entre pairs pour favoriser l’innovation locale et adaptée aux attentes des agriculteurs. Par exemple, pour Jean-Pierre Darré, les réseaux permettent « d’échanger des expériences, des informations, exercer une influence pour introduire une variante nouvelle ». Il s’agit aussi « d’un moteur d’activité réflexive sur les façons habituelles de dire les choses » (Darré, 1993).

Face à l’incertitude liée à l’efficacité des pratiques agroécologiques et à des périodes de transition parfois longues, l’échange entre pairs permet donc une « réassurance psychologique » (Claveirole, 2016) qui accompagne la prise de risque. Échanger avec d’autres personnes partageant une situation similaire permet de prendre confiance. Le Conseil économique, social et environnemental souligne dans un rapport sur l’agroécologie que face à la forte hétérogénéité des pratiques agroécologiques, il existe un réel besoin d’une démarche collective ascendante impliquant l’échange de pratiques et de savoir-faire, l’observation et l’expérimentation sur le terrain (Claveirole, 2016).

Pour favoriser l’adoption des pratiques agroécologiques, il faudrait aussi réussir à convaincre les agriculteurs qu’elles sont durables et rentables. Cela passe principalement par l’acquisition de nouveaux référentiels techniques. Il est aussi nécessaire de communiquer auprès de l’ensemble des acteurs des systèmes alimentaires pour promouvoir cette nouvelle agriculture.

L’échange au sein de réseaux et collectifs d’agriculteurs

Les échanges entre agriculteurs peuvent être favorisés par la constitution de réseaux et groupes d’agriculteurs. Les réseaux d’agriculteurs sont « une forme de collectif où les appartenances sont libres et volontaires, dans laquelle les singularités de chacun sont ménagées et sont même sources de richesse » (Demeulenaere et Goulet, 2012). Dans un réseau, il n’existe a priori pas de hiérarchie, et l’information est censée circuler de manière horizontale. Le but est d’avoir des relations directes entre individus. La pérennité des réseaux d’agriculteurs est en général assurée par des relations de réciprocité (services rendus) [Demeulenaere et Goulet, 2012].

Dans le milieu agricole, les réseaux d’agriculteurs sont, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, des espaces sociaux essentiels sur lesquels se sont appuyés de multiples acteurs, experts, politiques, agroentreprises, pour faire évoluer les pratiques agricoles. Jean-Pierre Darré expliquait l’importance des groupes professionnels locaux, qui constituent un type de réseaux d’agriculteurs définis par la proximité sociogéographique (le village, la vallée), dont les membres sont à portée de dialogue et ont des activités semblables (Darré, 1991).

Dans les années 1940, les CETA (centres d’études techniques agricoles) avaient été créés pour permettre aux agriculteurs, souhaitant se regrouper localement autour de problématiques communes, de bénéficier d’une aide technique personnalisée. Ils ont permis de créer « une dimension nouvelle de promotion humaine, de développement des personnes et de leur capacité à rechercher par elles-mêmes les solutions à leurs problèmes » (CETA Ille-et-Vilaine, 2018). Les CUMA (coopératives d’utilisation du matériel agricole), créées après la seconde guerre mondiale, jouent aussi un rôle structurant sur les territoires. Ces « collectifs d’agriculteurs sont le lieu d’échanges, parce qu’on est plus fort en groupe, pour partager les risques, se conforter, expérimenter ensemble ». Les CUMA permettent notamment de diminuer les investissements individuels pour l’achat de matériel productif (Claveirole, 2016).
Le réseau CIVAM (centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural), créé dans les années 1950, est aussi un réseau stratégique d’échanges pour une agriculture durable. Les CIVAM sont des groupes locaux qui rassemblent et mobilisent des agriculteurs qui partagent des questionnements similaires, autour de leurs pratiques. Chaque CIVAM est positionné sur différentes approches (agriculture biologique, circuit court, accès à l’alimentation, etc.), en fonction notamment de la demande des groupes, mais aucun groupe CIVAM n’est spécialisé dans la diffusion des pratiques agroécologiques. Dans la même logique, les groupements d’intérêt écologique et environnemental (GIEE) ont été mis en place en 2014 par le Gouvernement avec la loi d’avenir pour l’agriculture. Il s’agit de collectifs d’agriculteurs qui s’engagent dans un projet pluriannuel de modification ou de consolidation de leurs pratiques en visant des objectifs à la fois économiques, environnementaux et sociaux.

Aujourd’hui, avec le développement des technologies de l’information et de la communication (TIC), les groupes et réseaux ne sont pas forcément limités à des échanges locaux. Par le biais d’Internet, il devient facile d’organiser des collectifs pouvant dialoguer à travers la France ou le monde. Des réseaux nationaux ont ainsi été créés par les agriculteurs pour échanger sur des pratiques durables, tels que le réseau BASE (biodiversité, agriculture, sol et environnement), créé en Bretagne dans les années 2000. Cette association regroupe près de 40 000 adhérents qui ont souhaité échanger sur les pratiques de conservation du sol. L’association MSV a pour sa part développé un réseau de maraîchers en non-travail du sol à travers la France. Pour faciliter l’accès à l’information, d’autres initiatives se sont développées. C’est le cas par exemple d’Osaé, une plateforme en ligne créée par Solagro qui valorise les pratiques agroécologiques par l’échange entre agriculteurs.

Nous allons présenter l’association MSV puis la plateforme Osaé, qui représentent deux innovations organisationnelles utilisant les TIC au service du libre partage de connaissances. L’objectif est de comparer ces dispositifs et d’analyser leurs forces et faiblesses en tant que leviers pour l’accompagnement ou le renforcement des innovations en faveur de la transition agroécologique.

L’ASSOCIATION MARAÎCHAGE SOL VIVANT (MSV)

L’association MSV a pour objectif d’expérimenter et de diffuser les pratiques liées au maraîchage sur sol vivant [Figure 1]. Elle représente selon nous une double innovation : à la fois technique, par l’ensemble des pratiques de maraîchage sans travail du sol, avec une couverture du sol permanente, et organisationnelle par le réseau et toutes les activités qui servent la dynamique de l’association. Nous nous sommes centrés sur l’innovation organisationnelle pour comprendre ses éventuelles influences sur la diffusion de l’innovation technique.

Origine de l’association

L’association voit ses prémices en 2012, à la suite de la réunion de trois personnes motivées par la formation agricole et l’animation de rencontres dans le but de développer une agriculture incluant une compréhension à la fois scientifique et intuitive de la nature. Caroline Hébert, anciennement biologiste en cancérologie, dirige depuis 2009 un organisme de formation au développement de méthodes innovantes en agroécologie (Gaïa Consulting). Gilles Domenech est formateur et a créé une structure de formation autour du bois raméal fragmenté (BRF) et de la fertilité des sols (Terres en Sève). Enfin, après avoir travaillé plusieurs années en tant qu’informaticien, François Mulet s’est intéressé à l’histoire de l’agriculture et aux pratiques durables pour finalement s’installer en tant que maraîcher en Normandie.

Entre 2010 et 2012, François Mulet et Gilles Domenech ont participé aux mêmes cycles de formation, avec la participation de Konrad Schreiber, sur l’agriculture de conservation. Ces techniques étaient en plein essor en grandes cultures mais encore peu développées en maraîchage. En effet, dans ce domaine, le coût du machinisme étant peu élevé par rapport au revenu, peu de personnes s’y intéressaient. Tous deux ont compris l’intérêt de mieux connaître la vie du sol et de maîtriser les pratiques liées à celle-ci. Certains agriculteurs autour d’eux avaient de l’expérience et il apparaissait pertinent de les mettre en réseau. Ainsi, en 2012, ils ont organisé avec Caroline Hébert une première journée de rencontre à Auch. Plusieurs maraîchers ont proposé d’aider à l’organisation de la rencontre. Tous avaient des compétences différentes, ce qui a été essentiel pour lancer une vraie dynamique qui englobait de nombreuses connaissances techniques, scientifiques ou organisationnelles. Environ deux cents personnes y ont assisté. Les organisateurs ont ainsi pu valider l’existence d’une demande importante de formation sur les techniques de maraîchage sur sols vivants.

Organisation et facteurs de réussite

Gestion et typologie des membres de l’association

Motivés par le succès de 2012, le groupe renouvelle l’organisation d’une journée en 2013 dans la Drôme. Malgré le faible budget, la rencontre attire du monde. Il décide alors de créer, en 2014, une association qui permet de fournir un cadre juri-dique pour l’organisation de formations financées par le fonds VIVEA (fonds pour la formation des entrepreneurs du vivant) [3].

L’association MSV est gérée par un conseil d’administration (CA) formé de onze maraîchers et un conseiller technique ; tous sont bénévoles, ils se réunissent environ tous les trois mois. Les membres de l’association sont des maraîchers travaillant, en moyenne, un à deux hectares, ils vendent généralement leur production localement. Pour adhérer, le tarif est libre et l’adhésion donne le droit de participer aux assemblées générales et de se présenter au conseil d’administration.

Les activités de l’association

L’organisation de rencontres dans différentes régions, une fois par an, forme le cœur d’activité de l’association. De 2014 à 2017, ces rencontres ont eu lieu respectivement en Normandie, en Moselle et à Rennes. Au cours de celles-ci, les dernières expérimentations en MSV ainsi que des conférences qui nourrissent la réflexion sur les techniques de non-travail du sol ont été présentées. Ces rencontres et formations ont pour objectif de faire travailler les agriculteurs ensemble. Ces activités sont donc souvent accompagnées par des visites de fermes qui permettent de mieux appréhender l’expérience de chacun.

Grâce à l’argent perçu pour les formations, l’association a pu embaucher une animatrice en contrat aidé en 2015, pendant un an et demi. Accompagnée par les membres du conseil d’administration, elle a notamment créé des supports de communication, rédigé des lettres d’information trimestrielles et organisé des formations sur les bases agronomiques de la vie du sol et les pratiques à développer. L’objectif de l’association était alors de formaliser et de diffuser tout ce qui se faisait pour que les pratiques maraîchères innovantes en faveur des sols vivants se répandent à grande échelle.

Pour faciliter cette diffusion, dès 2014 l’association filme les formations qu’elle organise. Elles sont désormais accessibles à tous sur YouTube. Depuis 2017, les organisateurs se rendent compte que les personnes présentes aux formations ont généralement vu les vidéos. Ainsi, elles arrivent avec des connaissances agronomiques qui peuvent être approfondies en présentiel. Les intervenants ont aussi observé que les vidéos ne touchaient pas seulement les maraîchers. En effet, ils ont reçu des demandes de formation venant de personnes issues de la grande distribution ou des agro-industries.

En 2012, François Mulet a créé une « google list » comprenant toutes les personnes intéressées par les techniques de maraîchage sur sol vivant qui s’étaient manifestées auprès de l’association. Cette liste est à l’origine directe du réseau « Maraîchage Sol Vivant », elle compte aujourd’hui environ six cents membres, qui sont susceptibles d’échanger sur Internet, en plus des rencontres organisées. Toute personne (adhérente ou non) peut s’y inscrire, pour poser ses questions ou partager son expérience, tant que cela reste cantonné à des sujets techniques. La liste est aussi utilisée pour communiquer sur les formations ou les rencontres proposées par l’association. Cette liste de diffusion est un appui essentiel pour le partage de connaissances entre agriculteurs expérimentés et porteurs de projets.

Depuis 2015, l’ampleur du réseau justifie qu’il se « régionalise ». Cela permet des échanges de proximité et des rencontres régulières pour des problèmes communs, notamment concernant les ravageurs et le climat. Ce sont des groupes d’échanges techniques entre maraîchers, qui organisent des visites sur leur exploitation ou des chantiers participatifs.

Deux groupes de travail sur des sujets de recherche se sont créés en 2017, un sur les couverts végétaux et un autre sur les potentiels d’oxydoréduction [4]. Les personnes qui ont proposé ces thèmes de travail ont la possibilité d’organiser des rencontres et des formations.

L’association a aujourd’hui pour mission d’harmoniser le réseau et de faciliter l’échange d’informations. Ceci passe par l’élaboration d’un site Internet qui regroupe toutes les actualités et les supports de formation sous forme de vidéos et/ou de publications. Il y a notamment une chaîne vidéo, un onglet « Wiki » qui répertorie toutes les fiches techniques et un onglet avec la carte de France qui localise l’ensemble des membres du réseau. Chaque membre peut créer sa fiche en indiquant ses contacts et les caractéristiques de l’exploitation. Cet outil permet une meilleure visibilité et facilite les échanges entre maraîchers d’une même région.
Le regroupement de ces activités entraîne la création de savoirs, un corpus de savoir-faire et une identité qui sont partagés et communiqués librement (Maraîchage Sol Vivant, 2014). Cette organisation permet une vraie dynamique en répondant rapidement aux questionnements des maraîchers et en développant des actions efficaces en accord avec la réalité du terrain et les besoins des agriculteurs.

Durabilité de l’association

Un des points forts de l’association est l’implication quotidienne de ses membres bénévoles (maraîchers et intervenants). Mais l’association rencontre aujourd’hui plusieurs difficultés.

Des problèmes techniques et organisationnels

D’après certains acteurs de l’association, il y a un manque de communication entre les groupes régionaux, ce qui limite la diffusion des connaissances à grande échelle. De plus, depuis le départ de la salariée fin 2016, moins d’activités sont organisées. Le manque de temps disponible semble ralentir les dynamiques et surtout l’organisation des formations qui permettent à l’association d’exister financièrement.

L’émergence de conflits d’intérêt sur la propriété intellectuelle des données

Aujourd’hui, des conflits d’intérêt se manifestent entre les membres du CA de l’association. Certains remettent en cause l’utilisation, par d’autres, du logo [Figure 2] et de la marque déposée « Maraîchage Sol Vivant », dans l’objectif de développer et crédibiliser leurs entreprises ou formations (non organisées par l’association).

Plus largement, il y a un problème de protection intellectuelle des connaissances par rapport à certaines personnes non adhérentes, qui ne préviennent pas l’association MSV lorsqu’elles utilisent le logo. L’association affronte ainsi un risque récurrent dans les collectifs qui prônent la libre circulation des connaissances et innovations qu’ils produisent et promeuvent : l’appropriation des connaissances par d’autres, extérieurs au collectif, dont on ne sait ce qu’ils feront de ces ressources en libre accès.

Des visions différentes

Aujourd’hui, la volonté partagée par les membres du CA est de faire du maraîchage sur sol vivant. Mais une partie des maraîchers membres désirent une association exclusivement composée d’exploitations de petites tailles en agriculture biologique, avec des productions diversifiées vendues en direct. Ils souhaitent que l’association soit gérée par eux et pour eux. Ainsi, ils sont contre l’implication de grosses entreprises ou d’agriculteurs hors AB et ne souhaitent pas prendre de risques financiers ou de responsabilité salariale. Ils veulent que cette association reste à une petite échelle afin d’honorer la devise : « produire des aliments vivants, sur un sol vivant, pour une société humaine ».

Au contraire, les autres membres jugent l’utilisation large de l‘appellation « MSV » très positive. Cela montre un engouement pour une agriculture sur des sols vivants. La marque et le logo doivent selon eux rester complètement libres d’usage. De plus, il serait essentiel selon ces membres de créer des liens avec tous les acteurs de la filière maraîchage (AB ou non), et même au-delà, afin d’avoir un impact plus efficace sur les « vrais » défis de l’agriculture, qui sont de retrouver des sols vivants à large échelle. Ils admettent donc l’idée de partenariats noués avec les filières et les agro-industries, perçus par ailleurs comme des leviers financiers et poli-tiques à ne pas négliger.

Diffuser les pratiques agroécologiques sur sol vivant

Aujourd’hui, ces techniques fonctionnent correctement en AB pour le maraîchage diversifié, mais pour les légumiers et en grandes cultures, les exploitants ont des difficultés à ne pas utiliser d’intrants de synthèse. Un des problèmes engendrés par le développement d’une agriculture sur sol vivant est notamment l’apport de matières organiques (MO). Les exploitants qui travaillent sur de grandes surfaces (supérieures à 100 ha), doivent importer d’énormes quantités de MO pour leur sol, qu’il est parfois difficile de se procurer. Néanmoins, de plus en plus de conseillers agricoles se rendent compte qu’il faut trouver d’autres solutions au travail du sol et ils commencent à s’intéresser à ce type de pratiques. L’association MSV n’incluant que des maraîchers et n’ayant pas de cadre pédagogique et scientifique précis, les solutions sont alors controversées pour une application à plus grande échelle. Ceci peut remettre en cause sa crédibilité pour la diffusion de l’agroécologie.

Avenir et réplicabilité

Avenir du réseau et de l’association

Comme dans d’autres associations agricoles, plusieurs des membres fondateurs du collectif MSV ont des trajectoires professionnelles sans lien direct avec l’agriculture ou le maraîchage : gestion évènementielle, informatique, animation de groupe, etc. Mais ces compétences ont été utiles à la mise en place de la dynamique initiale du collectif. Aujourd’hui, alors que ces fondateurs se sont presque tous retirés du CA, on peut se demander comment les membres actuels, tous maraîchers, vont pouvoir maintenir cette dynamique associative en y consacrant du temps.

Enfin, aux yeux de plusieurs administrateurs, l’association tend à devenir une fédération qui regroupe les réseaux MSV régionaux. Néanmoins, est-ce suffisant pour permettre à l’association d’assumer le changement d’échelle voulu par plusieurs membres ?

Discussion

Depuis 2012, l’association a joué un rôle essentiel de regroupement et de structuration du mouvement Maraîchage Sol Vivant. Aujourd’hui, les différents groupes de travail et l’amélioration du site Internet devraient permettre de mieux communiquer sur les pratiques en MSV. Néanmoins, selon certains, l’avenir de ces pratiques ne dépend plus vraiment de l’association elle-même, qui se concentre sur une petite échelle, ne touchant qu’un public réduit. Pour d’autres, la volonté de l’association de ne toucher que des petits producteurs en agriculture biologique peut être positive. En effet, le changement d’échelle peut entraîner des problématiques d’exclusion en créant une gouvernance hiérarchique, au sein de laquelle certains auraient plus de pouvoir ou de droit de parole que d’autres, remettant alors en cause l’intérêt même du réseau et de l’association. De plus, les problématiques techniques à une petite échelle n’étant pas toujours les mêmes pour de grandes surfaces, si l’association s’ouvrait à de tels projets, il y aurait un besoin de restructuration. Ces évolutions représenteraient un réel risque de perdre toute la dynamique déjà créée par l’association. Néanmoins, cela ne représenterait-il pas une innovation essentielle pour réussir à diffuser l’agroécologie à grande échelle ?

Une solution pour effectuer ce changement d’échelle serait peut-être de créer plusieurs réseaux suivant une typologie des exploitations, puis de les regrouper, dans le but qu’ils s’alimentent les uns les autres, qu’ils puissent se comparer entre eux et ainsi consolider leurs connaissances. C’est ce que préconise Elisabeth d’Oiron, initiatrice de l’Observatoire français des sols vivants (D’Oiron, 2018). De plus, pour accompagner ces réseaux, d’autres outils de partage entre agriculteurs peuvent aussi être développés, tels que la plateforme Osaé.

LA PLATEFORME OSAÉ

Origine de la plateforme Osaé

Solagro, un regard expert et de terrain sur l’agroécologie

Créée en 1982 par un groupe d’agriculteurs, de chercheurs et de professionnels de l’agriculture, Solagro [Figure 3] est une association basée à Toulouse œuvrant pour la « transition énergétique, agroécologique et alimentaire ». Elle mène ses activités dans cinq domaines : le bois, la méthanisation, les stratégies territoriales, les gaz renouvelables et l’agroécologie [5]. Dans ce cadre, elle met en place ses propres projets en développant des outils et mène des activités de conseil, de formation, ainsi que de recherche et prospective tel que le « scénario Afterres 2050 » [6].

Solagro a un statut d’entreprise associative depuis 2009 qui lui permet d’avoir une autonomie financière tout en gardant une volonté militante en faveur du développement durable. Les adhérents élisent une assemblée générale qui oriente et suit les activités l’association et fait office de représentation.

Ses activités sont en pleine croissance, elle compte aujourd’hui une trentaine de salariés et son chiffre d’affaire, de 2 230 k€ en 2016, est majoritairement issu de l’activité d’ingénierie-conseil. Sa stabilité repose sur une pluralité de sources de financement, 80 % étant d’origine publique (ministères et agences de l’État, collectivités territoriales, Union européenne).

Depuis ses débuts, l’association travaille sur les relations agriculture-environnement et prône une analyse systémique. Elle est au contact des agriculteurs et suit actuellement une centaine de fermes dans le cadre de de différents projets.

Le projet Osaé, un observatoire sur l’agroécologie

Forte de son expertise en agroécologie, Solagro travaille depuis 2008 à la mise en place d’un observatoire sur les pratiques agroécologiques. Il s’agit du projet Osaé – Osez l’agroécologie. Selon Philippe Pointereau, directeur du pôle agroenvironnemental à Solagro, le but est d’accélérer la transition agroécologique au niveau des exploitations en mettant en avant les agriculteurs pionniers et en rendant l’information accessible au plus grand nombre. Il s’agit de renforcer les échanges de pratiques entre agriculteurs, mais aussi entre les agriculteurs et la recherche, pour montrer que la transition agroécologique est possible (Pointereau, 2018).

Ce projet est financé par le FEADER (Fonds européen agricole pour le développement rural), l’agence de l’eau d’Adour-sur-Garonne, la DRAAF Midi-Pyrénées et l’entreprise Bjorg L’équipe du projet est composée d’ingénieurs agronomes salariés de Solagro, appuyés par un comité de pilotage externe constitué d’agriculteurs, de chercheurs, d’ingénieurs, d’enseignants et d’institutionnels.

Pour concevoir l’outil Osaé, Solagro s’est appuyée sur sept principes de l’agroécologie, qu’elle a définis à partir des écrits de Miguel Altieri et Stephen Gliessman : réduire l’érosion et le travail du sol, augmenter la fertilité des sols, accroître la biodiversité fonctionnelle, préserver la ressource en eau, favoriser la diversité génétique, accroître l’autonomie du troupeau et valoriser les coproduits.
Le projet a été concrétisé en 2015 par la création d’une plateforme informatique, libre d’accès : http://osez-agroecologie.org

Fonctionnement d’Osaé et facteurs de réussite

Une plateforme en ligne basée sur des témoignages de terrain

Tout d’abord, ce qui fait la particularité et la force de cette plateforme est qu’elle propose des témoignages d’agriculteurs pratiquant l’agroécologie. Une page est consacrée à chaque témoignage et contient des vidéos de l’agriculteur (de trois à dix minutes) tournées par l’équipe d’Osaé [Figure 4]. Dans ces films, celui-ci parle de sa conception de l’agroécologie, des raisons pour lesquelles il l’a adoptée, et il explique ses pratiques sur son exploitation. En plus de ces témoignages filmés, l’équipe récolte et met en ligne de nombreuses informations techniques sur les fermes (description des exploitations, détails de la stratégie économique, agronomique et environnementale) et les agriculteurs donnent leurs conseils pour une transition pas à pas, expliquent leurs projets futurs, les sources et réseaux sur lesquels ils se sont appuyés, etc. Il est ensuite possible de les contacter par l’intermédiaire de Solagro. Cette fonction « témoignage » permet de se représenter la réalité de l’utilisation des pratiques agroécologiques et donne la possibilité de s’en inspirer.

En s’appuyant sur l’expérience des agriculteurs volontaires, l’équipe d’Osaé a rédigé des synthèses techniques, disponibles sur le site. Il est aussi possible d’y trouver des informations classées par principe agroécologique : par exemple au niveau du principe « préserver la ressource en eau » sont répertoriées toutes les pratiques liées à cet aspect (les couverts végétaux, le paillage, etc.). Pour chaque pratique, les témoignages d’agriculteurs, les synthèses techniques et d’autres informations sont regroupées et faciles d’accès. De plus, Solagro a monté quelques vidéos (« regards croisés ») regroupant cette fois plusieurs témoignages d’agriculteurs, de chercheurs et de formateurs travaillant avec l’association, sur un même sujet.

L’association réalise également une veille sur les nouveaux documents, rapports, ainsi que sur les évènements et formations à venir concernant l’agroécologie, organisés par l’association elle-même ou par d’autres structures. Les fonctions « agenda » et « actualité » de la plateforme permettent d’avoir accès à l’ensemble de ces informations en temps réel. Une vaste bibliographie est aussi disponible (ouvrages, articles, vidéos, présentations).

Une diversité de pratiques accessibles en ligne et suivies dans le temps

Les exploitations de vingt agriculteurs et d’un lycée agricole sont actuellement présentées sur Osaé [7], principalement localisées dans l’ancienne région Midi-Pyrénées. En effet, les locaux de Solagro sont à Toulouse et les financements ont été obtenus particulièrement pour cette région.

Les agriculteurs sont identifiés par l’équipe d’Osaé, à partir du réseau déjà établi par l’association, qui a travaillé avec de nombreux agriculteurs dans la région, et par le bouche à oreille. Le but est d’avoir des témoignages d’agriculteurs pratiquant l’agroécologie depuis un certain temps, ayant ainsi des connaissances à partager et un peu de recul. Il s’agit aussi de présenter des pratiques variées, dans le plus de systèmes de production possible, même s’il est difficile d’être exhaustif. On retrouve des exploitations en maraîchage, en arboriculture, en grande culture et en élevage. Cette diversité distingue Osaé d’autres types de plateformes d’échanges qui sont souvent plus spécialisées. Osaé met en lumière des pratiques agroécologiques innovantes, qu’il s’agisse d’agriculture conventionnelle ou biologique, de petites ou de grandes surfaces. Cela permet, selon Solagro, d’aborder la transition agroécologique à grande échelle, quel que soit le type de production.

Osaé n’est pas seulement un dispositif informatique. En effet, l’équipe du projet se rend sur les fermes et suit les pratiques des agriculteurs au cours du temps. Après deux ou trois ans, elle revient dans les fermes pour mettre à jour les données et témoignages, ce qui peut aussi être l’occasion de tourner de nouveaux films. Il est alors possible de suivre l’évolution de chaque exploitation sur la plateforme. De plus, certains agriculteurs tiennent eux-mêmes des blogs, de manière volontaire, qui permettent de suivre leurs pratiques plus régulièrement.

Une réussite ?

Lorsque l’on tape « agroécologie » dans un moteur de recherche, la plateforme Osaé apparaît parmi les premiers résultats. C’est l’une des pages les plus consultées sur le sujet, avec près de trois cents connexions par jour. Comme nous l’avons vu, cette réussite peut s’expliquer par le fait qu’Osaé est un espace public et gratuit où l’information est lisible et facile d’accès. Ce sont directement les agriculteurs qui expliquent leurs pratiques et expériences, l’information est donc concrète et illustrée. Cela la rend plus facilement assimilable et compréhensible. Elle est aussi très détaillée et les pratiques agroécologiques sont suivies dans le temps pour rendre compte concrètement des évolutions sur le terrain.

Les impacts d’Osaé sur les agriculteurs

Un impact sur les pratiques des agriculteurs à relativiser

Malgré le succès de la plateforme, il est difficile de connaître le public touché. Les étudiants, professeurs et conseillers agricoles sont aussi ciblés par la plateforme. Or, nous savons qu’environ 40 % des inscrits à la newsletter sont des agriculteurs. Il convient donc de relativiser l’impact de la plateforme sur l’ensemble de la profession.

Tout d’abord, l’impact sur les activités et pratiques des agriculteurs témoins (filmés) paraît faible, puisqu’il s’agit de personnes déjà engagées dans l’agroécologie, bien informées sur le sujet. À titre d’exemple, Pierre Besse, maraîcher, nous explique que la plateforme n’a pas d’impact sur son activité et qu’il est impliqué dans d’autres réseaux plus spécialisés (notamment le collectif MSV) pour avoir des conseils, échanger avec d’autres maraîchers, etc. (Besse, 2018). Il a en fait accepté d’être sur Osaé pour valoriser son activité, dont il est fier, auprès d’un public large. C’est, toujours selon lui, un moyen de se motiver et d’avancer dans de nouveaux projets. Cette fonction de reconnaissance publique apparaît comme essentielle pour inciter les agriculteurs à innover.

Quant aux autres agriculteurs se rendant sur Osaé, nous pouvons supposer qu’il s’agit de personnes déjà averties ou du moins ayant la volonté de chercher de l’information sur l’agroécologie. La plateforme serait donc plus un levier pour des personnes hésitantes et ayant besoin de preuves, plutôt que pour des agriculteurs peu informés ou au contraire déjà compétents et maîtrisant leurs pratiques agroécologiques.

Aujourd’hui Osaé a aussi la volonté de créer plus de lien avec l’enseignement agricole initial et supérieur pour faire connaître la plateforme aux élèves et étudiants ainsi qu’à des enseignants. Selon Solagro, l’enseignement agricole est un levier important pour favoriser l’accompagne-ment ou la réalisation de la transition agroécologique. En 2018, l’exploitation agricole du lycée d’Auzeville a d’ailleurs rejoint Osaé.

Un rôle d’échange et de mise en réseaux pour les agriculteurs

Même si nous avons relativisé son rôle auprès de l’ensemble des agriculteurs, la plateforme constitue tout de même un intermédiaire d’échange entre eux. Pour le directeur du pôle agroenvironnemental de Solagro, elle ne peut cependant remplacer les échanges réels entre agriculteurs. C’est pourquoi n’importe quel visiteur peut contacter les agriculteurs témoins en utilisant la fonction « contacter » qui permet d’envoyer un courriel.

Cependant, les agriculteurs sont très sollicités et n’ont pas forcément le temps de prendre en compte toutes les demandes de rencontres ni de répondre aux questions. C’est pourquoi Osaé organise aussi des formations sur les exploitations et des visites à la ferme. Elles sont organisées par Solagro et ouvertes à tous. Cela permet de centraliser les demandes et de rentrer directement en contact avec les agriculteurs de la plateforme. Afin de stimuler les échanges avec les agriculteurs du réseau Osaé, Solagro a organisé la quinzaine de l’agroécologie en octobre 2017 [Figure 5]. Dans ce cadre, neuf visites « bout de champs » ont eu lieu dans les exploitations. Elles ont attiré des agriculteurs en conventionnel comme en AB, des étudiants, des enseignants-chercheurs ou encore des conseillers techniques.

Enfin, la fonction de mise en réseau des acteurs n’est pas encore une priorité pour Solagro. Les vingt agriculteurs n’ont jamais été rassemblés et ne se connaissent pas forcément. De plus, chacun appartient déjà à un ou plusieurs réseaux. Le fait de les mettre en lumière sur la plateforme peut cependant servir à renforcer ces réseaux déjà existants.

Avenir et réplicabilité

Pour résumer, Osaé est un outil de partage de connaissances entre agriculteurs expérimentés, en agroécologie, qui semble innovant pour plusieurs raisons :
→ il met en valeur des témoignages d’agriculteurs expérimentant ces pratiques sur leur terrain et constitue de cette manière un levier de recon-naissance publique ;
→ il appréhende une diversité de pratiques, ce qui permet de mieux penser le changement d’échelle ;
→ ces pratiques sont détaillées et suivies au cours du temps, ce qui permet d’observer la transition sur un temps long.

Cependant, nous avons pu constater des limites quant à sa capacité à toucher une diversité d’agriculteurs, surtout les plus éloignés du sujet, et à créer un réseau d’agriculteurs.

L’objectif d’Osaé serait de s’étendre à toute la France. Il ne s’agit pas d’avoir le plus de fermes possibles sur la plateforme mais plutôt de représenter une diversité de systèmes de production, avec des fermes ayant des pratiques déjà éprouvées. Cependant, Solagro est aujourd’hui contrainte par des ressources financières et humaines limitées pour ce projet. Il lui faut donc nouer des partenariats avec des associations locales d’agriculteurs qui pourraient se charger de ce suivi, région par région. Pour l’instant, ce travail n’a pas été engagé.

Il serait aussi intéressant d’avoir une vision plus transversale de l’agroécologie dans Osaé et de ne pas simplement se focaliser sur la production, nous explique Philippe Cousinié (2018). Les aspects transformation et commercialisation pourraient, par exemple, être aussi mis en valeur par la plateforme, même si ce n’est pas encore un objectif établi.

CONCLUSION

Comparaison des deux innovations

Des objectifs communs

Ces deux associations proposent des innovations organisationnelles qui ont pour objectif de faciliter les échanges entre agriculteurs, afin de trouver des solutions adaptées à leurs besoins, de valoriser leurs pratiques et de les aider à se sentir moins isolés. Ainsi, les deux exemples permettent aux maraîchers ou aux porteurs de projet de se rattacher à un groupe d’échanges à grande échelle. Ceci est notamment permis par l’outil informatique, qui apparaît essentiel à la réussite des deux initiatives. Cet outil améliore la visibilité et l’accessibilité et facilite la transmission d’infor-mations et les échanges entre pairs.

Deux approches différentes…

Tout d’abord, le fonctionnement des deux organisations est très différent. Dans le cas du collectif MSV, il s’agit d’une association gérée par des bénévoles qui porte un projet de mise en réseau et de libre diffusion de l’information sur le sol vivant. Quant à Solagro, il s’agit d’une entreprise associative ayant une trentaine d’employés et travaillant sur divers projets, dont celui de la plateforme Osaé.

Leurs contenus varient également. L’association MSV traite uniquement de maraîchage, sur de petites surfaces et sans travail du sol, alors que la plateforme Osaé souhaite développer une approche plus étendue de l’agroécologie, incluant différents systèmes de production, de différentes tailles, en AB ou non.

La gestion du réseau est différente dans les deux cas. Le réseau MSV est essentiellement formé de professionnels, et les membres – tous directement concernés par l’agroécologie – peuvent se rencontrer régulièrement. Au sein d’Osaé, les agriculteurs présentés sont des témoins qui ne sont pas forcément en contact les uns avec les autres, puisque leur objectif premier est de diffuser leurs connaissances à un public qui va visionner les vidéos. Ils peuvent néanmoins être contactés.

… mais complémentaires

L’exemple de Pierre Besse, maraîcher à la fois membre de l’association MSV et témoin sur la plateforme Osaé, montre que ces deux inno-vations peuvent se compléter. Les agriculteurs internautes ont accès à des données très détail-lées sur le système agroécologique de sa ferme à travers Osaé. Pour des échanges sur le terrain et obtenir des conseils plus précis ou expérimenter avec d’autres, ce sont les services proposés par l’association MSV qui lui conviennent mieux.

Dans le cadre du projet Cap Vert [8], les complé-mentarités des formes de coopération entre agriculteurs et leurs liens avec la transition agroécologique ont été étudiés. Il en ressort que la multi-appartenance à des groupes, collectifs et réseaux est un moteur d’action pour les agricu-teurs (Cap Vert, 2017). Osaé est, selon Philippe Pointereau, un outil informatique qui permet d’avoir des informations détaillées en un seul clic, mais qui ne remplace pas les échanges entre agriculteurs et les expérimentations en commun, comme cela se fait au sein du réseau MSV.

Enfin, ces dispositifs de valorisation en ligne peuvent attirer l’attention des politiques régio-nales ou nationales. Il s’agit d’un levier majeur pour la transition agroécologique, comme le montre le rapport d’IPES-Food en 2016.

Discussion

Comme explicité lors de la discussion sur l’avenir de l’association MSV, des réseaux comme celui-ci peuvent parfois créer un phénomène d’exclusion. Par exemple, un maraîcher avec des pratiques conventionnelles (travail du sol ou utilisation d’in-trants de synthèse), mais néanmoins intéressé par une évolution vers le non-travail du sol, peut ne pas se sentir inclus dans le réseau. Dans ce cas, un réseau formel, avec un cadre précis, peut devenir un frein à la diffusion de telles pratiques. Cependant, la création d’un cadre permet aussi de se retrouver autour de problématiques communes, de créer des liens de confiance et d’avancer plus vite. Ainsi, la multiplicité des réseaux, couplée à des plateformes de connaissance plus ouvertes comme Osaé, est nécessaire à la diffu-sion de l’agroécologie.

Cette multiplicité doit cependant être organisée. En effet, pour accélérer la transition agroécologique, il semble essentiel de croiser diverses sources de connaissances. L’objectif est que l’ensemble du monde agricole puisse utiliser de nouvelles connaissances. Or, dans un réseau spécialisé comme le collectif MSV, les liens avec d’autres initiatives agroécologiques sont parfois difficiles à faire. Il apparaît aussi nécessaire de créer des liens avec la recherche, comme le font les réseaux DEPHY ou REVA [9], qui travaillent avec des outils standardisés et validés scientifiquement par la pratique et la recherche (D’Oiron, 2018 ; Sieffert, 2018). Néanmoins, certains agriculteurs peuvent ne pas se retrouver dans ce type de réseaux jugés parfois trop scientifiques et se sentent plus à l’aise dans des collectifs avec un ancrage local important, comme l’association MSV ou la plateforme Osaé (Sieffert, 2018). Toutes ces initiatives sont donc complémentaires.

La recherche participative a aussi un rôle essentiel à jouer. Des UMR et bureaux de conseil se sont engagés dans des approches de recherche-action en faisant participer les agriculteurs en tant qu’entrepreneurs innovants (Béral, 2018 ; Peres, 2018). Ce type de projets permet des échanges complémentaires. Ces liens avec la recherche pourraient ainsi permettre de développer des outils de mesure indispensables pour évaluer la durabilité du système alimentaire lié à des pratiques agroécologiques et argumenter en faveur de la transition agroécologique (IPES-Food, 2016).

Auteurs : Chloé Dusacre et Camille Moulène


[1Entretiens avec plusieurs maraîchers du MSV, conseillers agri-coles et responsables de structures de formation.

[2Groupe d’expérimentation et de recherche : développement et actions localisées.

[3Le fonds VIVEA permet aux agriculteurs de suivre des formations prises en charge par l’État (à hauteur de 2 000 euros/an à partir de 2018) et aux organisateurs de payer les coûts de la formation.

[4Le potentiel d’oxydoréduction (Eh), concerne l’activité des électrons. Son étude permettrait de proposer une nouvelle manière d’aborder les relations entre le sol, les plantes et les micro-organismes. Source : https://www.cirad.fr/enseigne-ment-formation/formation-professionnelle/utilisation-des-pa-rametres-ph-eh-conductivite-electrique

[6Le scénario Afterres est une étude prospective systémique ayant pour but d’analyser les moyens de satisfaire les besoins alimentaires, en énergie et pour l’habitat, à l’horizon 2050 dans le respect des écosystèmes, des contraintes territoriales et des objectifs de santé publique. Voir http://afterres2050.solagro.org/.

[7Au 3 avril 2018. Le nombre des témoignages augmente régulièrement.

[8Le projet Cap Vert est lauréat de l’appel à projets « Innovation et partenariat » 2013 du Casdar, il est porté en par la FNCuma, le réseau CIVAM, Trame, le Gaec Champ & Sociétés et le Gabnor.

[9Réseau d’expérimentation et de veille à l’innovation agricole, mis en place par l’Observatoire français des sols vivants.