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Quel avenir pour des communautés économiques autour de l’agriculture biologique ? 

Esther Diaz Perez

MOTS-CLÉS : AGRICULTURE BIOLOGIQUE, DÉVELOPPEMENT TERRITORIAL, INVESTISSEMENT SOCIAL, RÉSEAU LOCAL D’ENTREPRISES, ESPAGNE

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Aujourd’hui, le secteur de l’agroalimentaire mondial est caractérisé par une forte concentration de capital dans les mains de quelques entreprises, qui privilégient la dimension économique, et négligent souvent les dimensions sociale et environnementale du développement durable. Ainsi, la concurrence s’est accrue, rendant l’accès au marché difficile pour les petites et moyennes entreprises.
EcoRegio replace le centre économique sur les personnes (consommateurs et entrepreneurs) et leurs motivations pour coopérer à des objectifs de durabilité. Il s’agit de créer des communautés d’investissement social autour de l’alimentation biologique dans un territoire, et de générer des plus-values économiques, sociales et environnementales.

LE MODÈLE D’ÉTUDE

EcoRegio, SL (www.ecoregio.cat) réplique, depuis 2015 en Catalogne (Espagne), le modèle de RegionalWert AG (www.regionalwert-ag.de), une entreprise créée en 2006 à Freiburg (Allemagne) par Christian Hiss, un producteur en agriculture biologique. La mission d’EcoRegio, SL est de promouvoir l’alimentation biologique, tout en renforçant l’économie locale, grâce à une implication active des citoyens, qui souscrivent des parts sociales et deviennent copropriétaires d’entre-prises locales.

Une communauté économique régionale autour de l’agriculture biologique

RegionalWert AG est une entreprise organisée en réseau d’actionnaires citoyens qui investissent pour développer des entreprises durables au niveau d’une région. Elle met en lien tous les acteurs des chaînes de valeur de produits régionaux, de la production agricole à la transformation et à la vente au détail et services associés. L’objectif principal est de reprendre la main sur le développement local, de faire contrepoids au capitalisme industriel dominant, et d’appuyer des initiatives qui valorisent et garantissent la qualité des aliments et de l’environnement. Depuis sa création, RegionalWert AG a collecté 4 millions d’euros auprès de sept cents investisseurs, réinvesti dans vingt entreprises locales, et créé cent cinquante emplois. Ce modèle a été répliqué dans quatre villes allemandes.

RegionalWert AG rejoint un mouvement international de plus en plus important, qui valorise une production et un approvisionnement alimentaires régionaux, et biologiques. Elle place au centre de son action la réduction des trois distances entre producteur et consommateur qui se sont exacerbées dans le système agroindustriel dominant : la distance géographique, en rapprochant à nouveau producteur et consommateur ; la distance économique, en réduisant le nombre d’intermédiaires dans la chaîne de valeur, et les coûts associés ; et la distance cognitive permettant au consommateur de connaître qui est le producteur des aliments qu’il consomme, et quelles sont les méthodes de production.

RegionalWert AG représente un cas exemplaire pour l’entrepreneuriat social. Ainsi, l’organisation non gouvernementale Ashoka (www. ashoka.org, réseau international pour la promotion de l’innovation et de l’entreprenariat social) et le gouvernement régional catalan ont identifié cette initiative comme l’un des modèles ayant le plus de potentiel pour être répliqué en Catalogne, et contribuer à créer du développement territorial durable. C’est ainsi que depuis l’été 2015, Oriol Costa Lechuga, directeur de l’entreprise sociale Dynamis Lab, a initié la réplication du modèle RegionalWert AG en Catalogne. De ce fait, l’entre-prise EcoRegio, SL a été créée en tant que société à responsabilité limitée.

Le modèle économique

Selon le guide de RegionalWert AG (Hiss, 2014), l’économie que le modèle a pour vocation de géné-rer peut être partiellement comparée à l’économie du bien commun. RegionalWert AG reconnaît les caractéristiques très typiques de l’Homo oeconomicus, selon la théorie néo-classique : l’être humain, cherchant surtout à maximiser le bénéfice, est porté par son propre intérêt. L’investisseur de RegionalWert AG cherche aussi son bénéfice personnel, mais sa perspective d’investissement intègre une vision multidimensionnelle du profit, incluant des bénéfices existentiels, tels qu’un approvisionnement régulier et durable d’aliments, et un environnement diversifié à long terme. Sa vision du profit n’exclue pas le bénéfice général pour la communauté et la société dans son ensemble.

Dans ce modèle, le citoyen joue le rôle d’investisseur, en souscrivant des parts sociales d’EcoRegio, SL. Il est aussi consommateur des produits des entreprises soutenues par sa décision d’investissement. Ce citoyen-investisseur-consommateur est donc fortement responsabilisé par ce que devient son argent. Ce modèle prend en compte un concept élargi de capital, intégrant les dimensions sociales et environnementales au-delà du capital comme ressource financière. Ainsi, le capital humain (par exemple du conseil technique) et industriel (mise à disposition de terres, immeubles, etc.) sont aussi considérés.

Comment ça marche ?

Dans le modèle EcoRegio [Figure 1], il y a trois types d’acteurs clés : les investisseurs, les entreprises de toute la chaîne de valeur autour de l’agriculture biologique et EcoRegio, SL comme facilitateur.

EcoRegio, SL joue quatre rôles majeurs [Figure 2] :
→ collecte du micro-capital,
→ présélection des entreprises ayant du potentiel économique et organisationnel,
→ accompagnement des entreprises dans le cadre d’un processus d’accélération de six mois, pour améliorer leur processus de production, le marketing et la distribution, mais aussi dans l’élaboration de leur business plan,
→ investissement du micro-capital dans les entreprises présélectionnées, pour ensuite augmenter leur valeur, créer des synergies avec les autres acteurs de la chaîne de valeur et accroître les profits pour le réseau et la communauté.

EcoRegio, SL cherche à avoir un impact sur le développement d’un territoire. Ce territoire doit avoir une taille favorisant la collaboration entre les entreprises ; pour cela, les critères suivants sont pris en compte :
→ la proximité géographique du réseau d’entreprises,
→ les modalités pour améliorer la collaboration entre elles, par la complémentarité de leurs activités,
→ l’accessibilité, pour que les investisseurs puissent rendre visite aux entreprises bénéficiaires de leur capital, et aient l’opportunité d’acheter leurs produits directement.

Favoriser la relation entre les actionnaires et les entreprises du réseau est un aspect fondamental dans le modèle EcoRegio.

En mars 2018, EcoRegio, SL est encore en phase initiale de consolidation de son capital de fonctionnement (100 000 € collectés). Six entreprises ont été « accélérées », mais aucune n’a encore reçu d’investissement d’EcoRegio, SL.

Dans le cas d’EcoRegio, SL, la valeur nominale d’une part sociale a été fixée à 500 €. L’investissement minimal est de 500 €, pour faciliter l’accès à un plus grand nombre de citoyens désireux de s’investir activement dans la transition vers un développement plus durable de leur territoire. Et le maximum est de 50 000 €, pour éviter une concentration de pouvoir dans la prise de décisions. L’option privilégiée d’investissement est par la souscription de parts sociales des entreprises.

Les placements ne sont pas affectés à une entreprise en particulier, mais à EcoRegio, SL, partageant ainsi le risque associé à l’investissement. D’un côté, l’investisseur bénéficiera d’un retour sur son investissement, basé sur les bénéfices générés par les entreprises dans le futur ; et d’un autre côté ces entreprises pourront développer davantage leur activité grâce au capital reçu. Une étude de faisabilité économique réalisée par l’Université de Girone indique qu’en Catalogne l’investissement dans EcoRegio, SL pourrait générer un rendement optimal par action de 2,56 % à partir de la deuxième année (basé sur l’analyse d’investissements de quatre entreprises, et leur historique économique pendant dix ans). En outre, selon la règlementation en vigueur en Espagne, les apports en capital réalisés pour EcoRegio, SL peuvent bénéficier d’une réduction d’impôt sur les revenus de 25 %.

Le concept de Micro-EcoRegio

EcoRegio, SL a en Espagne un statut juridique, administratif et institutionnel similaire à celui de RegionalWert AG, qui lui permet ainsi d’assurer la collecte et la gestion du micro-capital reçu, et l’accélération des entreprises. Mais, pour mieux répondre aux besoins locaux, le concept de Micro-EcoRegio a été créé. Ainsi, dans une même EcoRegio, il y aura plusieurs Micro-EcoRegios, lesquelles répliquent le modèle sur un territoire plus réduit. Une Micro-EcoRegio n’a pas d’entité juridique, mais plutôt organisationnelle, et assure le rôle opérationnel de mise en lien d’acteurs au niveau local, et de création de proximités relationnelles. Une Micro-EcoRegio est un projet pour stimuler le produit local biologique et de proximité, et devient une marque pour la dynamisation économique du territoire. Pour l’instant, il n’y a qu’une seule Micro-EcoRegio dans l’EcoRegio Catalogne : il s’agit de TerGavarres, dans la province de Girone, qui compte avec l’appui des pouvoirs publics locaux et départementaux et la participation d’une dizaine d’entreprises locales.

Le système de gouvernance d’EcoRegio, SL

Les dix investisseurs fondateurs d’EcoRegio, SL forment le groupe promoteur. Ils participent au conseil d’administration qui se tient tous les trois mois. Ensuite, il y a un conseil consultatif formé par dix personnes et deux universités, qui ne sont pas forcément des investisseurs, mais qui souhaitent contribuer de façon bénévole à la promotion et au développement d’EcoRegio, SL, tout en apportant leurs compétences techniques. Elles s’engagent à participer à l’identification, à la sélection et à la formation des entreprises accompagnées. Le conseil consultatif se réunit trois fois par an, et selon les besoins, et participe aux décisions d’investissement dans les entreprises. Les membres non actifs du conseil consultatif sont des observateurs.

L’assemblée générale d’EcoRegio, SL se tient une fois par an. Les résultats de l’activité pour la période écoulée sont présentés et les objectifs stratégiques de l’entreprise discutés et définis. C’est pendant cette réunion que les actionnaires décident quel pourcentage du profit est distribué entre les actionnaires et quel pourcentage est réinvesti dans les entreprises du réseau. Cet évènement est aussi une opportunité pour les actionnaires de rencontrer les entreprises sélectionnées, dans lesquelles leur micro-capital a été investi.

Le système de suivi

EcoRegio, SL soutient des chaînes de valeur locales, du champ à l’assiette, et des entreprises avec des standards sociaux respectueux des droits des travailleurs. Il s’agit d’investissement régional, dans des petites et moyennes entreprises, valorisant la biodiversité et le paysage.

L’impact de l’activité des entreprises qui ont été soutenues par EcoRegio, SL est mesuré annuellement moyennant un rapport. Chaque entreprise doit rendre compte de ses activités sur les trois dimensions du développement durable : économique, sociale et environnementale, grâce à un système de suivi de soixante-quatre indicateurs, classés en treize groupes. Ces indicateurs incluent la situation des employés (par exemple le niveau de revenus, le type de contrat, le nombre de postes en apprentissage, etc.), les impacts écologiques de l’entreprise (comme la fertilité du sol, l’utilisation de ressources, la biodiversité, etc.) et les impacts sur l’économie de la région (la valeur ajoutée pour la région, l’engagement vis-à-vis d’initiatives locales, les évènements éducatifs, etc.).

Ce système de suivi régulier permet à EcoRegio, SL de s’assurer que les entreprises partenaires respectent les valeurs associées au modèle, et de faire des ajustements lorsque nécessaire.

LES DIFFÉRENTES DIMENSIONS DU MODÈLE ECOREGIO

La dimension territoriale

Dans le modèle EcoRegio, un territoire est considéré selon une approche plurisémantique. Ainsi, le concept de territoire fait référence à des relations organisées, des groupes ou des populations particulières, qui se reconnaissent dans des projets communs (Torre, 2015), plutôt qu’à des frontières délimitées géographiquement. Productions collectives résultant des actions d’un groupe humain, avec des citoyens, des dispositifs de gouvernance et une organisation, les territoires sont en construction permanente par les acteurs, et s’inscrivent dans une culture et des habitudes communes. Pour Oriol Costa Lechuga, directeur d’EcoRegio, SL, « un territoire va au-delà des limites géographiques et administratives ; il a besoin d’avoir une identité sociale, les personnes qui en font partie doivent pouvoir s’identifier avec, et percevoir un sentiment d’appartenance. Dans un territoire, des initiatives d’économie de proximité doivent avoir du sens » (Costa Lechuga, 2018).

Pour évaluer le potentiel d’une région ou d’un territoire à accueillir le modèle EcoRegio, deux indicateurs principaux ont été pris en compte : le PIB par habitant, et la consommation en produits biologiques par habitant (selon les informations disponibles des statistiques publiques). Le premier donnera une idée sur la capacité d’investissement des citoyens dans un territoire donné, et le deuxième sur le niveau de consommation et la sensibilité locale concernant l’agriculture biologique. Cette information donne une idée des investisseurs et consommateurs potentiels pour faire partie et dynamiser une EcoRegio.

Quelle contribution à la durabilité du système alimentaire ?

EcoRegio, SL contribuera à un développement territorial durable en facilitant le développement de l’agriculture biologique tout le long de la chaîne de valeur (producteurs, transformateurs, distributeurs, fournisseurs de services). Ainsi, une EcoRegio aurait le potentiel de participer à la durabilité des systèmes alimentaires par sa contribution aux niveaux :
→ économique : en facilitant la consolidation des entreprises et initiatives biologiques, par l’apport de capital financier au territoire ;
→ social : par la création d’emplois et de lien social, en rapprochant producteurs et consommateurs ;
→ environnemental : en promouvant des techniques productives respectueuses de l’environnement (l’agriculture biologique).

Compte tenu de l’évolution prometteuse du marché des produits biologiques, les grands groupes et entreprises agroalimentaires sont en train de saisir l’opportunité de développer leur propre marque de produits biologiques, avec les limites éthiques que cela peut poser par rapport aux valeurs et principes associés à l’agriculture biologique, ou de racheter des entreprises agrobiologiques (EcoLogical, 2016), perpétuant la tendance dominante dans le secteur à la concentration de capital. Dans ce contexte, le modèle EcoRegio se positionne alors comme une alternative pour que le capital pour l’alimentation biologique ne soit pas contrôlé par de grands groupes, et reste sous le contrôle des acteurs d’un territoire, dans le but de promouvoir la souveraineté alimentaire.

Néanmoins, ses impacts ne sont pour l’instant que potentiels, et pas encore avérés, du fait qu’aucune EcoRegio n’est opérationnelle aujourd’hui.

Des réseaux locaux durables d’entreprises

On peut faire un parallèle entre le modèle EcoRegio et les réseaux locaux durables d’entreprises (Sustainable Local Enterprises Networks – SLEN). Les SLEN sont des arrangements organisationnels, délivrant des bénéfices économiques, mais aussi sociaux. Ainsi, la création de valeur n’est pas qu’économique, mais elle est sociale-ment construite. Le modèle SLEN est cohérent avec les théories de management qui considèrent la valeur intrinsèque d’actifs intangibles, tels que le capital social, humain et écologique. L’idée de travailler avec des communautés d’intérêt « unies par un sens commun de ce qui a de la valeur » (Wheeler et al., 2005), une valeur socialement construite, devient un prérequis pour qu’il y ait un retour économique ; mais les conditions nécessaires pour reproduire ce cercle vertueux de nouveaux investisseurs sociaux n’existent pas partout.

Dans le modèle EcoRegio, les acteurs de la chaîne de valeur autour de l’agriculture biologique partagent un sens commun sur ce qui a de la valeur, et comme dans le modèle SLEN l’investissement social va contribuer au développement du réseau local durable d’entreprises, qui produira des résultats durables à différents niveaux : profits et retours sur investissement, développement économique local et meilleure qualité de vie. Le tout contribuant à créer des moyens d’existence durables pour la communauté et les individus, et générant ainsi un cycle vertueux de réinvestissement. Cependant, les acteurs d’une EcoRegio n’ont pas forcement développé au préalable des proximités endogènes favorisant la consolidation d’une coopération durable ; ni de règles de collaboration, basées sur des liens de confiance et de partage. EcoRegio, SL intervient pour jouer ce rôle de catalyseur de synergies collaboratives entre entreprises locales, dans un but commun : le développement territorial autour de l’agriculture biologique.

Les investissements socialement responsables

Dans le modèle EcoRegio, l’investisseur a une motivation pour contribuer au développement d’un modèle économique spécifique, avec des valeurs propres, tout en incorporant des impacts sociaux dans sa décision d’investissement. On parle alors d’investissement socialement responsable. Ces investissements représentent une option pour instrumentaliser l’économie à des fins sociopolitiques. Ils proposent une nouvelle économie, ré-encastrée dans le social et inscrite au cœur d’un projet de développement librement choisi (Gendron et Bourque, 2003).

Ces investissements se basent sur le capital- développement : une forme de capital-risque dont le rendement ne vise pas tant à maximiser qu’à pérenniser l’activité économique soutenue. Contrairement aux sociétés de capital-risque classiques, les fonds de capital-développement ont comme objectif principal le développement économique de leur territoire. En plus, ce capital donne le droit à l’investisseur de participer au sys-tème de gouvernance d’EcoRegio, SL. Ce modèle existe et se développe parce qu’en amont, des personnes s’approprient les valeurs et les principes d’une éthique autre que celle, exclusive, du profit à court terme (Gendron et Bourque, 2003). Mais c’est aussi parce que, en aval, il y a des entre-prises avec des valeurs d’intérêt général qui sont en demande de capital pour développer leur activité. EcoRegio, SL reconstruit le lien entre l’investisseur et un projet avec des valeurs, et intègre l’aspect de la cohésion sociale, en rapprochant producteurs et consommateurs. Le capital est plus orienté vers un impact à long terme, intégrant les dimensions sociales et environnementales.

OPPORTUNITÉS ET LIMITES POUR UNE PLUS GRANDE DIFFUSION DU MODÈLE ECOREGIO

Le modèle d’EcoRegio est en parfaite cohérence actuellement avec les priorités des politiques publiques des municipalités, de la région, du pays et de l’Europe. Ces politiques prônent le produit de proximité, dit « km 0 » en Catalogne, et les circuits courts pour rapprocher producteurs et consommateurs, ainsi que l’agriculture biologique comme alternative vers une agriculture plus durable. Ce contexte politique favorable peut faciliter l’expansion du modèle, en associant les pouvoirs publics comme parties prenantes.

Un autre aspect contextuel favorable est le changement de comportement du consommateur qui s’oriente vers des produits alimentaires plus durables et une volonté de réduire les distances mentionnées (géographique, cognitive et économique). La proximité entre producteur et consommateur, valeur intrinsèque à EcoRegio, est une des principales motivations des acteurs interviewés.

Du côté des entreprises, c’est la facilitation des relations entre les acteurs qui apparaît comme un point fort d’EcoRegio. Les entrepreneurs apprécient ce rôle d’EcoRegio comme promoteur d’un travail collaboratif et du partage d’expériences. Pour Nacho Perez, producteur en agriculture bio-dynamique, « EcoRegio est un outil pour perdre la peur de marcher ensemble, pour faciliter la force de la microsociété face à des problèmes communs. Une opportunité pour redonner de la dignité à la vie et au travail du paysan. Il des-sine aussi une ligne transversale directe avec le client » (Perez, 2018).

Mais le modèle rencontre aussi des limites. Il établit une coopération entre acteurs basée sur leur proximité géographique dans une région / zone donnée, mais pas forcément sur l’existence de proximités organisationnelle ou relationnelle préexistantes, qui doivent se créer par la suite. Il sera nécessaire alors d’analyser comment les acteurs combinent la proximité géographique et la proximité organisationnelle pour se coordonner (Gallaud et al., 2012). Car les acteurs interviewés confirment ne pas avoir de liens préétablis, et adopter des stratégies individualistes. EcoRegio, SL intervient alors dans un premier temps pour jouer le rôle de facilitateur exogène afin de dynamiser la création de liens et de favoriser l’émergence de réseaux. C’est justement cet aspect exogène qui peut représenter une limite à la durabilité de l’initiative, et à son appropriation par les acteurs locaux. Quid aussi de potentielles relations conflictuelles entre acteurs, comme freins ? Néanmoins, avec un accompagnement participatif et dans le temps, les proximités organisationnelle et relationnelle pourraient se construire et durer.

Un autre aspect limitant la diffusion de l’initiative, c’est sa dépendance vis-à-vis de l’investissement social pour générer de la valeur. À ce niveau, le contexte socioéconomique et culturel des régions joue un rôle déterminant. En Allemagne, la situation économique est stable et la consommation de produits biologiques est la plus importante d’Europe ; de ce fait, le contexte est favorable pour le développement de ce type d’initiatives. En Catalogne, par contre, avec une situation économique instable suite à la crise de 2008, et des évènements politiques entraînant de l’incertitude sur l’avenir de la région, le contexte est moins favorable à la consolidation d’une telle initiative. À cela s’ajoute un contexte culturel pauvre vis-à-vis de l’investissement social.

Selon le maire de Celrà, Daniel Cornellà (village de la MicroEcoRegio Ter-Gavarres), « il y a un frein culturel, car la population n’est pas habituée à ce genre d’initiatives et a besoin de concret pour investir son argent. Le processus s’accélèrera quand plus d’entreprises auront participé, et que des exemples concrets seront opérationnels » (Cornellà, 2018). Dans ce contexte, EcoRegio, SL a mis plus de deux ans pour rassembler 100 000 € comme capital de fonctionnement, et avance lentement dans la construction de ses bases ; à savoir qu’au départ, l’objectif fixé pour le développement d’EcoRegio, SL était d’arriver à mobiliser 3 millions d’euros d’investissement en 2020, et à créer cent cinquante emplois.

Enfin, le fait de restreindre le modèle à des acteurs en lien avec l’agriculture biologique limite considérablement sa diffusion. Dans un premier temps, s’ouvrir à d’autres acteurs pourrait faciliter l’implantation du modèle EcoRegio.

CONCLUSION

EcoRegio, SL propose un modèle innovant qui est en train de susciter de l’intérêt de la part de différents types d’acteurs, des producteurs aux pouvoirs publics. Ainsi, il y a plusieurs demandes en cours pour créer des MicroEcoRegios en Catalogne et ailleurs (par exemple à Ibiza). De plus, la chambre de commerce et d’industrie (CCI) des Pyrénées-Orientales Méditerranée, peut-être en collaboration avec les CCI partenaires de CCI Pirineus (CCI Lleida, CCI Girona, CCI Andorre, CCI PO), serait aussi intéressée par la création d’un projet pilote transfrontalier impliquant le Capcir et les Cerdagne française et catalane (Girona), Andorre et l’Alt Urgell (Lleida) [Delcasso, 2018]. Cependant, avant de de multiplier le modèle, il s’avère nécessaire qu’une première EcoRegio soit opérationnelle et se consolide, pour servir d’exemple concret de référence pour celles à venir, et pour permettre de tirer des apprentissages.

D’un autre côté, il reste encore des défis à relever pour arriver à mobiliser le capital nécessaire pour que les EcoRegio soient actives et réussissent dans leur mission créatrice de valeurs durables. C’est justement à ce niveau-là que la viabilité économique du modèle pourrait être remise en cause. En effet, l’investissement à impact social en Espagne est encore émergent, et il faudra encore plusieurs années pour que le marché se consolide, autant du côté des entreprises qui proposent du capital que de celles qui sont en demande de capital.

En plus, comme exposé précédemment, ce modèle ne peut fonctionner que dans des contextes avec des caractéristiques particulières. De ce fait, il s’avère nécessaire de définir des critères spécifiques en amont pour une implantation réussie.

De par sa spécificité, le modèle EcoRegio peut également générer de l’exclusion de territoires ou d’acteurs et faire apparaître de la concurrence entre eux ; car les phénomènes de concentration spatiale des activités peuvent profiter à une région au détriment de ses concurrentes (Pecqueur, 2006). En conséquence, certaines régions ou acteurs pourraient voir leur économie locale fleurir sur des bases de durabilité, tandis que d’autres resteraient économiquement déprimés. Dans ce cas, les pouvoirs publics devraient contribuer à garantir l’équité et atténuer les écarts de développement économique.

Auteur : Esther Diaz Perez