L’épicerie coopérative, un espace nouveau pour conjuguer démocratie et alimentation durable ? Zoom sur CoopaParis
LES ACTES DE JIPAD 2017
Vidéo de présentation
MOTS-CLÉS : ÉPICERIE COOPÉRATIVE, DÉMOCRATIE ALIMENTAIRE, CIRCUIT COURT, JUSTICE SOCIALE, PARTICIPATION
Les mouvements pour une alimentation durable se heurtent à une barrière économique et sociologique et ne concernent encore qu’une petite frange L de la population, plutôt aisée et éduquée (Dubuisson-Quellier, 2009). Les contextes urbains soulèvent quant à eux des problèmes particuliers : les mangeurs sont déconnectés de leur alimentation, les zones de production éloignées, les livraisons compliquées. Des consommateurs s’organisent pour répondre à ces problématiques et proposer des espaces d’alternatives alimentaires. C’est le cas au sein de l’épicerie CoopaParis, dans le 18[e] arrondissement de la capitale.
COOPAPARIS : HISTOIRE ET CONCEPT
La Goutte d’Or[1] est un quartier du 18[e] arrondissement considéré comme l’un des plus populaires de Paris. C’est là qu’est née l’association CoopaParis, dont le but est de soutenir l’agriculture paysanne (AP)[2] et de donner accès à ses produits au plus grand nombre, dans un « lieu de pratiques citoyennes ». Il s’agit d’un projet innovant par son organisation et l’ensemble des problématiques
qu’il entend traiter, et nous questionnerons ses objectifs d’autogestion et de mixité sociale.
À la Goutte d’Or, des initiatives peu nombreuses et à la portée limitée
Des doutes grandissent chez de nombreux consommateurs quant à la provenance, la sécurité sanitaire ou encore les conditions sociales ou environnementales de production de leurs achats alimentaires. Ils développent alors le souhait de consommer mieux. En s’orientant vers des produits locaux ou des modèles agricoles non conventionnels (ex. agriculture bio, paysanne), ils tentent de se rapprocher de leur alimentation, de s’y reconnecter afin de se la réapproprier.
À la Goutte d’Or, pourtant bien pourvue en marchés et commerces, les produits paysans ou les légumes bio se font rares. Les quelques groupements d’achat tout comme les associations pour le maintien de l’agriculture paysanne[3] (AMAP) demeurent indépendants les uns des autres, souvent sans espace de vente attitré, pour une offre limitée (essentiellement maraîchère) et destinée à quelques dizaines de membres. Ainsi, ces initiatives n’offrent pas de réelle alternative à la grande distribution et demeurent relativement inaccessibles aux personnes à revenus modestes.
1. Comptant 13 232 habitants pour un revenu annuel médian de 11 398 € (Insee, 2013), la Goutte d’Or concentre les inégalités sociales et urbaines et est donc classé comme prioritaire dans la politique de la ville.
2. L’AP met en avant la multifonctionnalité de l’agriculture et son rôle dans la conservation du tissu social et de l’environnement. Elle repose sur des principes comme l’autonomie, la territorialité ou le travail avec la nature.
Naissance de CoopaParis
Forts de ce constat, un groupe de consommateurs se réunit en 2010 pour penser une alternative portée par la société civile, combinant
3. Les AMAP proposent de contractualiser le partage des récoltes entre consommateurs et producteurs.
alimentation durable et inclusion sociale. Les membres de l’actuelle CoopaParis souhaitent rester fidèles à l’esprit des AMAP : soutenir une agriculture paysanne et ses savoir-faire afin d’assurer aux paysans une bonne rémunération et un travail digne tout en respectant l’environnement. Ils ne souhaitent donc pas fonder une simple coopérative de consommation dont le but premier est de regrouper la demande pour bénéficier des produits aux meilleurs tarifs. Des divergences de vues au sein du groupe initial apparaissent rapidement et mènent, après un an de réflexion commune, à la création de deux autres structures à des échelles différentes : la Louve d’une part, supermarché coopératif[4] de 3 000 membres actuellement, conçu sur le modèle de la Park Slope Food Coop new-yorkaise et l’Indépendante d’autre part, qui a ouvert boutique très rapidement mais qui réunit une trentaine de membres seulement et ne propose pas de produits frais.
En parallèle naît donc l’association CoopaParis et son épicerie de 30 m² ouvre en 2014, rue Myrrha, avant de déménager en 2016 non loin, dans un local plus vaste [Figure 1].
FIGURE 1. DEVANTURE DE LA BOUTIQUE COOPAPARIS, RUE STEPHENSON, PARIS 18[e]
Principes fondateurs
CoopaParis se décrit[5] comme « un projet participatif et autogéré pour une agriculture paysanne savoureuse et sans intermédiaire ». À la genèse du projet, une charte en dix « points-clés » précisant les objectifs et les principes de la structure est rédigée collectivement[6] . Elle explicite à la fois
4. Voir l’étude de Blanche Dehaye dans les Actes Jipad 2016. 5. https://coopaparis.wordpress.com 6. https://coopaparis.wordpress.com/notre-charte/
le type d’agriculture que l’association souhaite soutenir et sa volonté de favoriser l’accès du plus grand nombre à une alimentation durable et d’être un espace de réflexion et de citoyenneté.
Un approvisionnement entre idéaux et compromis
Il s’agit avant tout de créer une boutique à la Goutte d’Or qui soutienne l’AP par le développement de relations solidaires entre consommateurs et producteurs. Cela se traduit par une logique de vente directe (sans aucun intermédiaire, voire un seul pour les produits importés), sans publicité ni promotions, et de relocalisation en favorisant des produits de saison et dans la mesure du possible, locaux. L’objectif est de réaliser des économies d’échelle en mutualisant les moyens logistiques des producteurs pour des livraisons groupées intra-muros.
Les producteurs ont été repérés à la genèse du projet via le réseau des AMAP et le bouche-àoreille a fait le reste. Aujourd’hui, 70 à 100 fournisseurs alimentent la boutique en légumes, fruits, produits d’épicerie fine, alcools, viandes, fromages, mais également produits d’hygiène. Dans un souci écologique, certains produits secs sont proposés en vrac. 80 % des produits vendus sont certifiés issus de l’agriculture biologique. Au vu du nombre de producteurs impliqués et de la distance qui les sépare souvent de la capitale, le label AB permet d’assurer une certaine garantie quant aux conditions de production.
Or, en Ile-de-France, où la demande de produits en produits bio et en circuit court grandit mais où l’on dénombre seulement un producteur biologique certifié pour 100 000 habitants, les producteurs font en moyenne 200 km pour livrer leurs produits. Si le circuit court est un impératif, CoopaParis doit faire des compromis sur la dimension locale, qui devient secondaire. L’épicerie propose alors des produits préférentiellement franciliens mais d’autres originaires de Lozère ou d’Italie, par exemple.
Un autre point clé du projet est la répartition des marges. Du fait de ses charges et de son but lucratif, la grande distribution applique des marges brutes de 30 à 60 %, qui ne reflètent pourtant pas les prix payés aux producteurs. Les prix à CoopaParis sont, à qualité égale, de 10 à 20 % moins élevés que ceux de la grande distribution et les fruits et légumes jusqu’à
quatre fois moins chers, car elle applique une marge moyenne de 15 %. Or, il s’agit de penser un modèle économique viable qui permette de soutenir l’AP sans toutefois dépendre de subventions du fait de coûts de production et de logistique importants. Les marges sont donc modulées à 5 % pour des petits producteurs et à 25-30 % pour des plus grosses structures[7] . Celles-ci, moins chères car plus compétitives, s’éloignent de l’idéal d’une AP à petite échelle de CoopaParis, qui doit donc, comme pour le critère du local, faire des compromis. La durabilité reposerait-elle sur la complémentarité ? Si elle a reçu le soutien technique et/ou financier d’institutions telles que la fondation Daniel et Nina Carasso, l’épicerie est en tout cas aujourd’hui autofinancée à 100 % et génère un chiffre d’affaires régulier.
Une gouvernance et une organisation sur le modèle coopératif
D’après la définition de 1895 de l’Alliance coopérative internationale, une coopérative est « une association autonome de personnes volontairement réunies pour satisfaire leurs aspirations et besoins économiques, sociaux et culturels au moyen d’une entreprise dont la propriété est collective et où le pouvoir est exercé démocratiquement ». Il s’agit de projets économiques alternatifs, desquels CoopaParis se réclame : ses bénéfices sont ainsi « impartageables et affectés à son développement et à la promotion des principes qui la fondent », selon le principe de la lucrativité limitée.
Les fondateurs de CoopaParis avaient à cœur de rester fidèles à cet esprit, ce qui explique le nom de l’association. Comme elle souhaite fonctionner sans salarié, elle ne peut prétendre au statut juridique d’une entreprise coopérative (ex. SCOP ou SCIC) et ses quelques 850 membres ne possèdent donc pas de capital social. Toutefois, son mode de gouvernance égalitaire s’apparente à celui des coopératives : les décisions se prennent pendant les réunions de commissions, les réunions mensuelles ou l’assemblée générale annuelle, selon le principe « un membre = une voix », indépendamment de ses caractéristiques sociales. Ouvertes à tous les membres, les réunions sont pleinement décisionnelles. Une proposition est adoptée si elle obtient 2/3 de voix favorables
parmi les personnes présentes. À noter que d’autres processus plus inclusifs existent dans d’autres initiatives de ce type : le consensus, qui voit une décision prise à l’unanimité, ou encore le consentement, lorsque personne n’objecte à une proposition. Le consentement est notamment expérimenté au sein du futur supermarché coopératif montpelliérain, la Cagette.
Un conseil d’administration – obligation juridique – de douze membres, renouvelable par tiers tous les deux ans, n’intervient qu’en cas d’impossibilité de prendre une décision. La coopération dans ce projet désigne donc une forme d’organisation collective horizontale pour créer et gérer une structure économique sans but lucratif mais dans un objectif de création de services pour ses membres.
Enfin, l’esprit d’autogestion lié aux coopératives est présent à CoopaParis, dont le fonctionnement est participatif. La boutique est ouverte cinq jours par semaine, du mardi au samedi, deux à trois heures par jour et elle est animée par et pour les membres de l’association uniquement. Chaque membre doit effectuer trois à cinq permanences en boutique de 3 heures par an, au cours desquelles il ou elle tient la caisse, sert les fromages à la coupe, assure le ménage ou encore réceptionne les produits. Huit commissions – nombre qui peut varier selon les besoins – sont ouvertes aux membres et s’occupent des questions d’approvisionnement, de communication, de comptabilité, etc. La commission « approvisionnement », par exemple, compte une vingtaine de personnes qui proposent des produits et gèrent les commandes, les relations avec les producteurs ou encore les stocks.
UN PROJET À VISÉE SOCIALE, POUR UNE JUSTICE ALIMENTAIRE
En sus du soutien aux paysans, un des points-clés du projet est de favoriser l’accès à la fois physique et économique de la population de ce quartier cosmopolite à une alimentation saine et de qualité gustative et nutritionnelle. Il défend une logique de justice alimentaire : au-delà de « bien manger », il s’agit donc de « manger juste ».
Problématiques liées à la mixité sociale
7. Les marges appliquées sont au 31/05/17 de 10 % sur les produits secs et de conserves et 20 % pour les produits frais.
Même si des produits paysans sont proposés avec de faibles marges, s’implanter dans des quartiers à
forte mixité sociale ne suffit visiblement pas pour toucher la diversité de leur population. Le public type de l’association, bien que résidant majoritairement dans la Goutte d’Or, suit aujourd’hui, d’après l’un des cofondateurs de CoopaParis, « le schéma sociologique des boutiques bio : des classes moyennes, homogènes socialement et économiquement » . Ainsi, de même qu’à la Cagette montpelliéraine qui fonctionne en épicerie depuis janvier 2017, l’on constate et déplore que les populations plus précaires ne font pas ou peu partie de ces initiatives.
Dispositif de solidarité : produits suspendus et adhésions solidaires
La commission « solidarité » traite les questions de mixité en termes de revenus. Elle a notamment mis en place un système de produits suspendus [Figure 2].
FIGURE 2. PANIER SUSPENDU.
CONTIENT DES PRODUITS PAYÉS D’AVANCE À DESTINATION DE PERSONNES DANS LE BESOIN
Il s’agit de produits de CoopaParis choisis et payés d’avance par un membre et offerts anonymement. Une personne qui ne peut acheter tous les produits dont elle a besoin du fait de soucis financiers temporaires ou durables, peut alors choisir un à trois produits suspendus par passage en caisse. Ce dispositif est inspiré de la tradition napolitaine du caffè sospeso qui consiste à commander un café et à en payer deux, pour un·e futur·e client·e qui en aurait besoin. Il est en place depuis 2015. En février 2017, l’association a voté à l’unanimité sa participation mensuelle au dispositif à hauteur de 100 € maximum. Les produits suspendus ne nécessitent pas de passage en caisse, ce qui favorise l’anonymat et permet de ne pas stigmatiser les bénéficiaires.
La cotisation annuelle de 30 € peut également être un frein pour certaines personnes : le principe d’adhésions solidaires de 5 € a donc été adopté début 2017.
Existerait-il d’autres leviers pour favoriser une plus grande mixité sociale ? CoopaParis a expérimenté quelques échanges avec des associations du quartier, comme avec un CFA[8] ou en collaborant avec « Carton plein », une association qui emploie des personnes en grande précarité pour donner une nouvelle vie à des cartons de récupération. Le fait que l’initiative inclue dès le départ ou soit portée par le public visé dans toute sa diversité semble faciliter la mixité. Ainsi, l’épicerie Solid’Arles, qui met en relation population des quartiers arlésiens et agriculteurs en difficulté économique, compte aujourd’hui 15 % des clients à faibles revenus et a été initiée par un travailleur social, ancien agriculteur.
À noter qu’une initiative de ce type peut difficilement reposer uniquement sur des populations précaires et que la durabilité semble à nouveau reposer sur la complémentarité. Penser le modèle économique également en termes de mixité sociale apparaît alors nécessaire.
RENFORCER LA DÉMOCRATIE ALIMENTAIRE : POTENTIALITÉS ET LIMITES
CoopaParis s’inscrit dans un mouvement de réappropriation des questions alimentaires par les citoyen·ne·s. Elle se veut en effet « un lieu de pratiques citoyennes dans le quartier, autogéré par ses membres qui ont accès aux produits en contrepartie d’une participation à son fonctionnement ».
Théories de la réappropriation alimentaire
Reliant la sphère alimentaire aux processus démocratiques, Lang (1998) a développé la notion de démocratie alimentaire en contrepoint au contrôle exercé par l’industrie agroalimentaire et aux désengagements étatique et citoyen des questions alimentaires. Il s’agit de l’autodétermination de sa propre alimentation et ce, indépendamment de son poids économique, comme cela se fait au sein des coopératives (Rijpens et al ., 2015). Au cœur du concept se trouvent donc la volonté et le
8. Centre de formation des apprentis.
pouvoir des citoyen·ne·s de remodeler et améliorer les systèmes alimentaires (Booth et Coveney, 2015). Ouvrant en outre le droit de tou·te·s à une alimentation saine, abordable et produite dans des conditions durables et dignes de confiance, la démocratie alimentaire combine les concepts de justice alimentaire et de citoyenneté. Elle est analysée comme nécessaire pour durabiliser les systèmes alimentaires : en effet, les conflits de valeurs que la durabilité implique exigent de définir celle-ci socialement et politiquement, par le biais une participation active et un engagement politique (Hassanein, 2003). La notion est pertinente dans le contexte de la crise démocratique actuelle. Conséquemment à une méfiance prononcée à l’égard des institutions et classes politiques[9] se développe une participation « défective », non institutionnelle, notamment au travers de ce que Renting et al . (2012) nomment réseaux alimentaires civiques ou Civic Food Networks .
L’autogestion et la participation à l’épreuve des faits
La réappropriation de l’alimentation n’est donc pas dissociable de la notion de participation et d’une gouvernance bien réfléchie, deux points qui ne sont néanmoins pas évidents.
Éclaircissement terminologique et problématique
En dépit de leur apparente proximité, l’autogestion et la participation sont opposables en ce qu’elles relèvent de philosophies politiques bien différenciées (Hatzfeld, 2013). L’autogestion, fondement de la pensée anarchiste, suppose l’absence de pouvoir et voit d’un œil critique la participation : institutionnalisée, celle-ci viendrait pérenniser et légitimer les hiérarchies et renforcerait la démocratie représentative plutôt qu’elle ne s’y opposerait. Les deux termes sont néanmoins ici utilisés de manière équivalente comme à CoopaParis, indépendamment de ces considérations idéologiques.
L’autogestion renvoie à une position en contrepied de la hiérarchie du pouvoir, des inégalités et de la spécialisation des tâches mais soulève de nombreuses questions : comment mobiliser, représenter plusieurs centaines de personnes ? Comment éviter les jeux d’influence ? Comment
assurer la rotation des postes ? Comment organiser le travail ? Comment prendre des décisions ?
Motiver les troupes en favorisant le sentiment d’appartenance
Une commission, constatant que la participation n’est pas spontanée, travaille sur les freins et leviers à l’implication de chaque membre. Une dizaine de personnes très investies connaissent le fonctionnement précis de l’association. Son équilibre est donc fragile : que se passe-t-il si les porteurs de projet principaux se désengagent du projet ?
La stratégie adoptée par la commission « participation » est celle de la pédagogie, via par exemple un livret d’accueil, afin que les membres se sentent assez informés et intégrés pour participer et légitimes pour émettre des propositions. Cette condition de participation relève plutôt de l’engagement moral et l’association n’est pas dans une logique d’obligation, de contrôle ni de sanction. Cela demanderait un travail supplémentaire de surveillance et serait, d’après la commission « participation », incompatible avec la notion de volontariat.
La commission organise également un évènement par trimestre, souvent un pique-nique, pour favoriser le sentiment d’appartenance. À la Cagette de Montpellier, le groupe Bureau des Membres a des missions identiques et organise à cet effet des réunions d’accueil, des ateliers de cuisine ou encore de fabrication de produits d’entretien. Grâce à cela, les membres se sentent impliqués et participent plus facilement à ce qui est, finalement, leur propre projet.
L’importance d’un espace réflexif
Bien que certains membres s’investissent davantage que d’autres, la boutique fonctionne bien et les tâches opérationnelles comme l’administratif sont assurées. Toutefois, d’après un cofondateur de CoopaParis, l’autogestion peine à y émerger car la gouvernance n’a été que peu discutée. Les outils et l’espace adéquat manquent pour travailler à unifier les visions et motivations hétérogènes des membres à s’investir dans l’association. Exception faite de la réunion mensuelle de deux heures, il n’existe pas de rencontres inter-commissions ni d’instance ou d’espace de réflexion sur la stratégie collective de l’association. Il s’agit donc aujourd’hui de favoriser la participation intellectuelle, et pas
seulement opérationnelle, afin de définir des objectifs communs.
Si la diversité des visions peut être une force, l’action collective peut en effet être freinée par une mésentente résultant de l’absence d’un référentiel commun, de conflits entre le pragmatisme requis par une structure économique et l’idéalisme lié aux valeurs coopératives (Ashforth et Reingen, 2014).
Les membres sont néanmoins force de proposition. Deux d’entre eux ayant des outils d’animation ont proposé la création d’un « laboratoire de la gouvernance » ouvert à tou·te·s pour investiguer, sur plusieurs réunions et plusieurs mois, les thématiques transversales que l’espace des réunions mensuelles ne permet pas de couvrir. D’autres encore imaginent la mise en place de séances de communication non violente avant les réunions ou de médiation interne qui ferait tampon dans le cas d’éventuels conflits.
Du caractère fondamental de l’éducation populaire
La démocratie alimentaire correspond à une participation critique de citoyen·ne·s, au fait de ce que leurs choix alimentaires engagent et de leurs externalités, et en cela, leur information est primordiale (Hassanein, 2003). Un des moyens pour eux de se réapproprier leur alimentation réside alors dans une véritable reconnexion entre agriculture et alimentation, qui passe par la compréhension des modes de production (Paturel et Carimentrand, 2016). Le lien entre consommateurs et/ou avec des producteurs, dans une perspective d’éducation populaire aux questions agricoles, alimentaires, culinaires peut mener à la capacitation des acteurs ( empowerment ). L’éducation est d’ailleurs l’un des principes coopératifs. À l’instar de la Cagette qui se définit comme une « association d’éducation populaire », CoopaParis entend offrir un espace propice à interroger ses propres modes de consommation.
Des actions sont-elles alors déployées dans ce but ? Des articles d’information ou militants sont mis en ligne à disposition des membres, et se discute parmi eux la diffusion de journaux et magazines touchant aux thématiques chères à la coopérative. Le lien entre membres et producteurs via la vente directe est gravé dans le marbre mais demeure un lien marchand. Ces derniers sont avant tout des partenaires, des prestataires que
l’association entend soutenir économiquement. Ceux-ci ayant peu de temps, venant de toute la France et l’épicerie n’offrant que peu d’espace, aucune activité telle que des visites de fermes ou des ateliers de sensibilisation aux enjeux agricoles et alimentaires n’est pour l’instant organisée. L’exigence de la gestion quotidienne d’une structure économique peut malheureusement reléguer au second plan cet aspect éducatif et freiner les dynamiques de réappropriation alimentaire.
POUR LA DURABILITÉ, RESTER PETIT MAIS SE MULTIPLIER ?
Contrairement à sa voisine la Louve, à la Cagette montpelliéraine et à d’autres futurs supermarchés coopératifs, CoopaParis n’a pour le moment pas le souhait de s’agrandir outre mesure : en sus de charges fixes très importantes, cela compliquerait encore plus sa connaissance des producteurs et des conditions de production. Elle demeure donc limitée à quelques centaines d’adhérent·e·s, ouverte à des horaires qui peuvent ne pas convenir à tout le monde, pour une gamme de produits limitée voire, et pour l’instant du moins, non accessible économiquement et/ou culturellement à toute la population du quartier.
Comment, alors, changer d’échelle et proposer une alternative à la grande distribution pour le plus grand nombre ? CoopaParis a conscience de son faible impact sur le système et souhaite « faire tache d’huile », en écho aux recommandations de l’Union européenne[10] qui préconise l’essaimage des initiatives plutôt que leur agrandissement. Un modèle à petite échelle peut se répliquer plus facilement qu’un supermarché, notamment dans des contextes péri-urbains et ruraux qui concentrent moins de membres potentiels. CoopaParis est souvent contactée par d’autres projets dans d’autres villes ; ainsi se tisse un réseau informel de partage d’expériences[11] qui aboutit à des projets uniques car adaptés aux contextes dans lesquels ils émergent.
Or, réinventer la démocratie à plus large échelle requiert une action collective dans les quartiers,
10. http://ftp.jrc.es/EURdoc/JRC80420.pdf
11. Les (futurs) supermarchés fondés sur le modèle de la Park Slope Food Coop forment quant à eux le réseau des « Louveteaux ».
les territoires, les pays. La simple multiplicité des alternatives communautaires ne serait que peu efficace sans coordination, voire les exposerait au danger d’une récupération par le système dominant contre lequel elles se construisent. Selon les termes utilisés par Olivier de Schutter, ancien rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation, lors d’une conférence bruxelloise en 2015 , « les initiatives de transition ne risqueraient-elles pas de gagner beaucoup de batailles tout en perdant la guerre ? ». Une fédération de ces initiatives apparaît donc utile pour qu’elles aient une un poids et une portée politique suffisants.
CONCLUSION
Les épiceries coopératives telles que CoopaParis, en conciliant activité économique et utilité sociale, s’inscrivent dans l’économie sociale et solidaire : elles répondent à des attentes et besoins des habitant·e·s, promeuvent leur participation et mettent l’argent au service de projets plutôt que de la rémunération du capital. Elles apportent de plus un aspect environnemental qui permet d’affirmer leur potentiel à durabiliser les systèmes alimentaires.
Expérience humaine, sociale, à contre-courant de la culture consumériste et individualiste dominante, CoopaParis doit toutefois surmonter les difficultés de l’action collective afin de pérenniser et développer son action. Cela exige un objectif et une stratégie clairs et collectifs, de l’animation et du dialogue, ainsi que de savoir évaluer et éventuellement réorienter son projet.
Si de telles initiatives fonctionnent et qu’elles sont multiples, fédérées et publiquement soutenues, les citoyens-consommateurs pourront alors se réapproprier à la fois leur espace, la fonction sociale de la nourriture, le droit à décider et à s’exprimer mais également redéfinir la gouvernance des systèmes alimentaires vers un modèle davantage fondé sur la société civile.
BIBLIOGRAPHIE
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Entretiens
LIMOUSIN P., référent de la commission « participation », entretien le 01/02/17 à Paris.
OURABAH A., accompagnateur de CoopaParis pour la fondation Carasso, entretien le 17/01/17 à Paris.
PRADAL C., cofondateur de CoopaParis, entretien le 18/01/17 à Paris.
Réunion mensuelle de CoopaParis du 01/02/2017.
BOOTH S., COVENEY J., 2015. Food democracy : From consumer to food citizen. Springer, 57 p.