Création d’une filière sur le Causse Méjean : entre cohésion sociale et développement économique
LES ACTES DE JIPAD 2017
Vidéo de présentation
MOTS-CLÉS : CIRCUIT COURT, RESTAURATION PATRIMONIALE, INNOVATION SOCIALE, AGRICULTURE CONVENTIONNELLE ET BIOLOGIQUE
Projet social et projet économique, deux dimensions qui ne vont pas toujours de pair. C’est pourtant le choix qu’ont fait les habitants du Causse Méjean : Prestaurer un moulin à vent synonyme d’un patrimoine disparu et impliquer les acteurs du territoire (agriculteurs, boulangers, consommateurs) pour créer une microfilière « du grain au pain ».
L’ORIGINE DU PROJET : UNE VOLONTÉ DES HABITANTS DE REVOIR TOURNER LE MOULIN À VENT
Une situation géographique singulière
Situé en Lozère, entre les gorges du Tarn et de la Jonte, le Causse doit son nom, « Méjean » qui signifie « médian » en occitan, à sa situation géographique : entre le Causse de Sauveterre au nord et le Causse Noir au sud [Figure 1]. Les habitants aiment à l’appeler « l’île dans l’océan lozérien » pour sa situation très isolée et son identité caussenarde forte. La densité de population y est très faible : environ 1,4 hab/km² sur ce plateau de 820 km² qui culmine à 1 000 m d’altitude. L’agriculture y est l’activité principale, avec 75 % des surfaces qui y sont dédiées (COPAGE, 2012). De par ses paysages steppiques, résultats de centaines d’années d’agropastoralisme, le Causse Méjean est classé depuis 1870 au Parc national des Cévennes et est depuis 2011 inscrit à la liste du patrimoine mondial de l’Unesco.
FIGURE 1. LOCALISATION DU CAUSSE MÉJEAN
alimenter les cinq ou six moulins à vent du Causse. Parmi eux, le moulin de la Borie semble avoir été le dernier en fonctionnement, de 1690 à 1860 environ.
Au XIX[e] siècle, l’inclusion à l’échelle nationale des marchés agricoles et l’arrivée du chemin de fer porte préjudice aux céréalicultures du Causse, qui sont peu compétitives et mal desservies comparées aux grandes plaines de France. Par ailleurs, le Causse enregistre une baisse de la main d’œuvre agricole due à un exode rural important. Les paysans se spécialisent alors dans l’élevage ovin pour la viande et le lait (utilisé pour la fabrication du Roquefort et de fromages régionaux) [Mulle, 2013].
Le Causse Méjean, ancien « grenier de Lozère »
Au XVIII[e] siècle, le Causse Méjean était considéré comme le « grenier de Lozère ». Du seigle et du froment, majoritairement, étaient cultivés pour
La genèse du projet
En 2012, l’idée de restaurer le moulin à vent de la Borie germe dans l’esprit de quelques habitants du Causse. Ils se réunissent rapidement en un
collectif : « la Toile du Méjean », dont le nom fait écho au tissu des ailes du moulin et au tissage des liens sociaux.
Au fil des rencontres et des discussions, la volonté de restaurer le moulin dans un but touristique et patrimonial se voit consolidée par l’idée de créer une filière meunerie qui réunirait les acteurs du Causse autour d’un projet commun de développement économique et social. L’association « la Farine du Méjean » est ainsi créée en septembre 2014 pour mettre en place cette microfilière.
Les acteurs du projet
Un comité de pilotage a été constitué pour donner les orientations stratégiques du projet. Il est composé des principaux acteurs de l’initiative, à savoir : les membres du collectif la Toile du Méjean et de la Farine du Méjean ainsi que la mairie d’Hures-la-Parade (là où se situe le moulin), qui a très vite apporté son soutien au projet étant donné l’enjeu de développement communal. Le Syndicat mixte du Grand Site des gorges du Tarn, de la Jonte et des causses a contribué à l’émergence du projet via le montage d’un dossier de financement pour l’animation du projet et en orientant le collectif vers la Fédération des CIVAM Languedoc-Roussillon pour cette animation. La FRCIVAM LR a donc encadré un stage de six mois pour étudier la faisabilité de mise en place de la microfilière et depuis continue à animer le projet et à monter des dossiers de demande de financement. Enfin le Parc national des Cévennes a été investi dès le début du projet et finance actuellement les formations que suivent les agriculteurs de la microfilière.
En termes de financements, le projet a reçu l’appui du Conseil général de la Lozère, de la région Languedoc-Roussillon via le dispositif TerraRural et de l’Europe via le Fonds européen de développement régional (FEDER). Ces aides ont notamment permis le financement de la restauration du moulin à hauteur de 80 %. Les 20 % restants sont à la charge de la commune d’Huresla-Parade, mais elle sera appuyée par un appel à souscription publique avec la fondation du patrimoine. L’aide de fondations privées est également une piste envisagée. Enfin, la FRCIVAM LR, en lien avec la Toile du Méjean, a répondu à l’appel à projet « systèmes alimentaires innovants » de la fondation Daniel & Nina Carasso et obtenu des
financements pour l’emploi d’une animatrice dans le cadre de la FRCIVAM. Cette fondation effectue également un travail de définition d’indicateurs d’évaluation de projet qui permettra d’enrichir l’argumentaire de l’initiative pour les potentiels futurs partenaires financiers ainsi que de mettre en évidence les points de vigilance et les limites du projet.
DU GRAIN AU PAIN : UNE FILIÈRE MIXTE BIOLOGIQUE ET TRADITIONNELLE
Interactions entre les agriculteurs biologiques et traditionnels
En amont de la filière, 11 agriculteurs du Causse Méjean (5 en biologique et 6 traditionnels) ont décidé de travailler ensemble, malgré leur divergence de pratique, avec pour objectif commun : une dynamique territoriale collective.
Une volonté commune : dynamiser le territoire …
« Revoir tourner un moulin à vent », « reconstruire le patrimoine », « avoir une dynamique de territoire », « avoir une dynamique collective », « manger nos produits » , « faire du local ». Quand on interroge les agriculteurs de la filière sur leurs motivations à participer au projet, on se rend très vite compte de l’importance qu’accordent ces acteurs à leur territoire, certains n’hésitant pas à affirmer « ne vivre que pour le Causse ». Par ailleurs, un agriculteur confiait que « dans un contexte de turbulences économiques et administratives [nouvelle PAC] et surtout avec l’arrivée du loup, les exploitations s’étaient satellisées et repliées sur elles-mêmes », d’où la nécessité de faire vivre un projet de cet acabit, réunissant les agriculteurs autour d’une dynamique de territoire.
… mais des divergences de pratiques
Malgré cette volonté commune, tous s’accordent à dire que travailler ensemble, et notamment entre agriculteurs biologiques et agriculteurs conventionnels, n’est pas simple. Au début du projet se sont posées les questions de savoir qui allait produire quelles variétés, dans quelles proportions et comment. Très vite, des divergences de points de vue sont apparues entre les acteurs, notamment pour l’élaboration de la charte de production des céréales, qui a pour objectif d’assurer une qualité environnementale et sanitaire aux céréales cultivées.
Une première version de la charte fut élaborée en 2013. Jugée trop contraignante par certains agriculteurs conventionnels (ex : difficulté à trouver des semences non traitées) et pas assez engagée pour plusieurs agriculteurs biologiques (ex : apport d’azote minéral), la charte créa une dissension d’opinion. Certains agriculteurs en biologique et conventionnels se retirèrent du projet. Suite à cela, il fut décidé que deux filières de farine seraient créées : une biologique et une conventionnelle. Cette dernière répond à la deuxième version de la charte établie par les agriculteurs conventionnels et la minoterie puis validée par le conseil d’administration de l’association. L’évolution de la charte de production est détaillée dans la partie durabilité environnementale de cette étude.
Les variétés de céréales
Pour toucher davantage de consommateurs et de boulangers, l’association la Farine du Méjean a décidé de proposer une large gamme de farine : des variétés modernes de blé (soisson, solehio, energo) produites par les agriculteurs traditionnels et des variétés anciennes plus rustiques et robustes (petit et grand épeautre, rouge de Bordeaux, touselle) produites par les agriculteurs biologiques.
Pour le moment, les variétés qui seront cultivées et commercialisées ne sont pas encore définies. Des essais culturaux, de mouture et de panification sont en cours depuis la première campagne 2013-2014 dans ce but.
Pour les variétés anciennes, le problème majeur reste l’approvisionnement en semences. Les agriculteurs ont pu se procurer certaines variétés via des réseaux spécialisés tels que le réseau de semences paysannes, le syndicat de promotion Touselle ou l’association Pétanielle, et effectuent actuellement un travail de multiplication.
Le meunier : pivot central de la filière
Après récolte, les céréales seront stockées chez les agriculteurs puis acheminées jusqu’au moulin à vent. La construction d’un bâtiment de stockage collectif pour les céréales est aussi envisagée.
Une personne a été sélectionnée par le comité de pilotage pour s’occuper de la double activité du moulin : production de farine et promotion touristique. La personne recrutée est un homme qui a 32 ans d’expériences dans la minoterie et qui a
choisi de quitter son poste de directeur d’usine d’un grand groupe de fabrication et de commercialisation de farine. Ce qui l’a motivé dans l’offre faite par la mairie d’Hures-la-Parade et les partenaires du projet est « le moulin à vent et surtout l’aspect microfilière où on travaille avec les agriculteurs, avec les boulangers pour élaborer la meilleure farine », un contact qu’il n’arrivait pas à trouver dans son ancien poste du fait des grosses quantités brassées.
La double activité du moulin à vent
Les travaux de restauration du moulin de la Borie devraient débuter en mars 2017 et s’achever par la pose du toit en août 2017. Un architecte ainsi qu’un charpentier-amoulageur ont été recrutés à cet effet par un marché public de la commune. Le meunier est en contact direct avec eux pour les questions d’ordre technique et pratique. Il a été décidé notamment que le moulin serait « moderne » dans le sens où un système permettra de monter les sacs et de les vider, et en partie électrique afin d’assurer une constance de production et donc de ralentir les ailes s’il y a trop de vent ou de les mettre en route si le vent est absent. Une discussion est également en cours pour le stockage de la farine et l’accueil des touristes. Ils devraient se situer dans l’ancienne maison du meunier découverte après des fouilles archéologiques effectuées FIGURE 2. LOGO sur le site et qui devrait être restaurée à cet effet.
FIGURE 2. LOGO DE LA MARQUE « MÉJEANETTE : FARINES DU MÉJEAN »
Sur le moulin auront donc lieu à la fois l’activité de meunerie et une offre touristique liée au moulin qui reste encore à définir (visites, évènements festifs, dégustation de pain, etc.).
Les farines fabriquées porteront la marque déposée par l’association la Farine du Méjean : « Méjeanette : Farines du Méjean » (logo créé par le Parc national des Cévennes, Figure 2).
Le meunier souhaiterait fabriquer de la farine type 80 (semi-complète) ou 110 (complète) afin de conserver une plus grande quantité de fibres et de nutriments, mais cette question reste à discuter avec les différents acteurs du projet et notamment les boulangers. Différents types de farine pourraient être envisagés selon les variétés et le mode de production. En termes de débouchés
(Source : association Farine du Méjean)
commerciaux, trois types de vente sont envisagés : i) la vente sur le moulin, ii) la vente en magasins spécialisés (magasins de produits AB, magasins locaux, etc.) et iii) la vente aux boulangers. Dans ses projections, le meunier envisage de produire jusqu’à 25 tonnes de farine par an et, si les quantités sont suffisantes, de développer un marché avec des magasins spécialisés dans les produits biologiques tels que NaturéO.
Avant la réhabilitation du moulin
Pour ne pas être contraints par le délai de réhabilitation du moulin, les agriculteurs ont décidé de démarrer des essais de mouture. Trois meuniers ont été sollicités à cet effet : un paysan-meunier impliqué dans le projet et qui travaille sur meule de pierre et deux meuniers situés en Aveyron, l’un travaillant sur meule de pierre et l’autre sur cylindre. Ces premiers essais de mouture ont permis aux boulangers de réaliser des essais de panification et de mettre au point une première recette de pain.
Les boulangers : valorisation des farines du Causse sous forme de pain
Un des boulangers du collectif expliquait que travailler des variétés anciennes ou des blés modernes, moulus par cylindre ou par meule de pierre, donnait des farines totalement différentes. D’un côté, les boulangers souhaitent utiliser les farines du Causse car elles permettent d’obtenir un pain plus corsé et typique, mais de l’autre travailler des farines écrasées à la meule de pierre nécessite d’adapter leur procédé de fabrication du pain. Selon un des boulangers, « pour garder les qualités nutritives [de la farine de meule], il faut ne pas trop pétrir, éviter de trop saler, laisser au pain le temps de travailler et ne pas le chauffer vite pour éviter d’ avoir des grosses productions de gaz carbonique ». Une formation est prévue pour que les boulangers apprennent à travailler avec les farines du moulin.
Les premières moutures ont permis aux quatre boulangers impliqués dans le projet de réaliser des essais de panification. Une recette de pain a été retenue, composée de levain naturel, de levure, d’eau et surtout d’un mélange de farines du Causse, à savoir 40 % de farine de grand épeautre biologique et 60 % de farine de blé moderne. Ce pain porte également le nom et la marque Méjeanette.
L’association des deux farines permet de combiner la rusticité et la qualité nutritionnelle des variétés anciennes et l’aptitude de panification des blés modernes. Les porteurs du projet soulignent l’intérêt d’un pain ayant une teneur plus faible en gluten qu’un pain traditionnel, du fait du taux de grand épeautre, étant donné les difficultés d’assimilation croissantes observées chez l’humain.
Des analyses en laboratoire ont commencé à être réalisées et vont se poursuivre afin de connaître l’aptitude de panification des mélanges de farine ce qui permettra d’améliorer la recette de la Méjeanette existante et d’orienter les boulangers dans leurs choix techniques. Des tests organoleptiques auprès de consommateurs sont également prévus.
ÉVOLUTION DU PROJET : DURABILITÉ ET LIMITES
Durabilité sociale : une capacité d’action collective encore en construction
Implication de nombreux acteurs du territoire
Le projet du Causse Méjean est avant tout un projet social. En effet, à l’origine, il a été initié par les habitants du Causse dans le but de faire revivre un patrimoine disparu. Par la suite, un deuxième volet plus économique s’est ajouté au projet avec la création de la microfilière tout en ayant également pour objectif la dynamisation du territoire. Ainsi le projet dans son ensemble, avec la création des associations « Toile du Méjean » et « Farine du Méjean », permet de réunir des acteurs (agriculteurs, boulangers, habitants) souvent satellisés au sein du Causse.
Cette volonté d’inclure un maximum d’acteurs se traduit également par la volonté de réunir agriculteurs biologiques et agriculteurs conventionnels. En effet, le président de la Farine du Méjean a déclaré qu’impliquer uniquement les agriculteurs en biologique n’aurait pas été représentatif du Causse et que par ailleurs cela permettait de générer une réflexion commune sur des pratiques agricoles plus respectueuses de l’environnement.
Aujourd’hui, de nouveaux agriculteurs, tous modes de production confondus, se sont manifestés pour intégrer l’association. Le président de la Farine du Méjean se dit favorable pour intégrer un maximum d’agriculteurs qui cultivent
peu de surface (plutôt que peu d’agriculteurs qui cultivent des surfaces plus importantes), afin d’augmenter la résilience de la production en cas de catastrophe climatique et de ne pas faire concurrence à l’élevage ovin, qui reste l’activité principale des agriculteurs.
En aval, les boulangers se disent également favorables à l’implication de nouveaux boulangers afin que « la farine soit vendue en des quantités suffisantes pour que tout le monde puisse vivre ».
On peut tout de même se demander si l’implication de nouveaux acteurs ne va pas remettre en cause la capacité d’action collective[1] des membres de l’association.
Une capacité d’action collective ?
La capacité d’action collective d’un groupe dépend de plusieurs variables clés (Ostrom, 1990). Tout d’abord, la taille du groupe doit être limitée pour faciliter l’organisation et la prise de décision au sein du collectif, or l’arrivée de nouveaux membres pourrait les complexifier. Deuxièmement, le groupe doit être autonome c’est-à-dire qu’il doit être en capacité de fixer des règles et de s’organiser. Pour l’instant, les agriculteurs avouent travailler trop indépendamment les uns des autres et n’avoir pas d’organisation structurée au sein de la filière. De même, les boulangers ne se sont que rarement concertés depuis le début du projet. L’essentiel de l’organisation des actions et des acteurs du projet est, actuellement, assurée par l’animatrice de la FRCIVAM qui va accompagner les acteurs à s’autonomiser d’ici son départ mi-2018. Par ailleurs, le projet est reconnu depuis janvier 2017 comme un groupement d’intérêt économique et environnemental (GIEE), ce qui permettra, par la suite, une mobilisation d’aides pour l’animation. Troisièmement, l’horizon temporel doit être long, ce qui est le cas dans ce projet qui a vocation à se pérenniser dans le temps. Quatrièmement, les coûts et les bénéfices doivent être répartis équitablement. Ce point sera discuté dans la partie durabilité économique de cette étude. Enfin, l’action collective est basée sur la confiance entre les membres mais aussi sur celle de chaque membre dans l’engagement des autres acteurs. Or, parmi les limites et les craintes
1. Capacité d’action commune ou concertée des membres d’un groupe, visant à atteindre des objectifs communs (Ostrom, 1990).
soulevées par les acteurs, on retrouve le temps important consacré au projet et/ou une différence d’investissement entre ses acteurs. Pour la suite du projet, il faudra donc que le rôle et l’implication de chacun soient clairement définis et que les intérêts individuels ne prennent pas le pas sur les valeurs communes partagées.
Implication des consommateurs
Les habitants qui étaient à l’origine du projet et très impliqués dans ses débuts ont été écartés lorsque le choix a été fait de reconstruire le moulin à vent dans un but fonctionnel et non un but uniquement patrimonial. Par ailleurs les habitants, hors professionnels, ne sont pas impliqués dans la création de la microfilière.
Pour pallier cela, il est prévu dans la suite du projet, de réimpliquer les habitants via la restauration de la maison du meunier découverte lors des fouilles archéologiques. Par ailleurs, il est prévu de mettre en place un projet de multiplication des blés anciens en invitant les habitants à semer de petites quantités de graines dans leurs jardins.
D’autres projets sont également en cours. Comme le projet des étudiants de SupAgro Florac en partenariat avec l’école d’Hures-laParade pour mettre en place un livret et des cycles d’animation pédagogiques « du grain au pain » à l’intention des enfants.
Durabilité économique : une rémunération équitable des acteurs du projet
Création d’emploi
En termes de durabilité économique, la mise en place de la microfilière permet la création d’au moins un nouvel emploi : celui du meunier. Or, ce dernier projette déjà d’employer une autre personne pour l’aider dans sa double tâche de meunerie et tourisme. Ce second emploi sera envisageable si les volumes de production de farine et les visites touristiques sont suffisamment importants pour assurer un revenu satisfaisant.
Prix de vente
Une première grille de prix des farines a été élaborée par le collectif en prenant en compte les coûts de production des agriculteurs et les prix du marché. Elle a ensuite été étayée par le meunier en prenant en compte ses charges. Cette grille
a été validée par l’ensemble des acteurs. D’une manière générale, chacun semble prêt à faire un effort économique pour que la filière soit viable et équitable pour l’ensemble des acteurs. Un agriculteur a déclaré qu’« en bio, on [les agriculteurs] ne vendra pas au cours actuel du bio », mais il estime que vendre de 5 à 10 % de plus que le cours traditionnel serait raisonnable. De son côté, un boulanger a exprimé son intérêt à travailler avec des produits locaux de qualité et se dit prêt à faire moins de marge sur la Méjeanette qui peut, à terme, devenir un produit de qualité et un produit d’appel qui générera des ventes annexes lors de la visite des clients. Se pose tout de même la question de savoir si tous les acteurs partageront ces points de vue et seront prêts à faire des compromis. Il est envisageable que la Méjeanette soit vendue plus chère qu’une baguette de tradition et dans ce cas, il faudra étudier si les clients réguliers et les touristes seront prêts à payer plus cher pour un pain local.
Une Méjeanette ou des Méjeanettes ?
Il est prévu, dans la suite du projet, de créer un cahier des charges pour la production du pain « La Méjeanette ». Cependant, les quatre boulangers n’ont pas les mêmes procédés de fabrication (ex : utilisation de levain liquide ou levain solide) et n’ont pas le même matériel, comme les fours qui sont soit électrique, à bois, à gaz ou à fioul. Il est donc peu probable que La Méjeanette soit identique d’une boulangerie à une autre. Par ailleurs, certains disent vouloir faire le pain sous forme de baguettes tandis que d’autres ne le souhaitent pas pour ne pas faire concurrence à leur baguette de tradition. On peut donc s’interroger sur la faisabilité d’élaboration du cahier des charges et même sur son utilité. En effet, un tel document a pour vocation d’apporter aux consommateurs un gage et une constance de qualité gustative et nutritionnelle. Cependant, les deux boulangers interrogés ont commencé à commercialiser un pain nommé « tourte du Méjean », élaboré à partir des premières moutures de blé traditionnel et ce, sans concertation et sans intention de cahier des charges. Ces pains semblent déjà avoir un certain succès uniquement grâce à l’origine locale de la farine. Le cahier des charges permet aussi de renforcer la filière, mais la part des ventes de farine représentée par les boulangers ne sera probablement pas majoritaire, chacun estimant
avoir besoin d’une à deux tonnes de farines par an. La communication pourrait donc se concentrer sur la valorisation des farines qui profitera à l’ensemble des débouchés.
Durabilité environnementale
Relocalisation
Consommer local est souvent perçu comme un acte bon pour l’environnement puisque cela permet de réduire les distances parcourues par les aliments et ainsi l’impact négatif des transports. Cependant, plusieurs études ont montré récemment que les transports (des aliments et des consommateurs) ne représentent que 10 à 20 % des émissions de gaz à effets de serre dans la chaîne de production alimentaire (ADEME, 2011). La production des aliments est bien plus impactante, puisqu’elle représente 60 % des émissions. La reterritorialisation de l’alimentation n’est donc pas entièrement synonyme de moindre impact environnemental et doit s’accompagner de pratiques agricoles plus respectueuses de l’environnement.
Vers des pratiques plus écologiques ?
Dès les débuts du projet, le collectif a décidé de ne pas faire une filière 100 % bio. En aval, les boulangers ne souhaitaient pas faire du pain bio au vu des contraintes du cahier des charges et de la demande pas forcément au rendez-vous. En amont, le collectif a décidé d’impliquer tous les agriculteurs du Causse et de construire ensemble un cahier des charges de production qui s’inscrirait dans une démarche plus respectueuse de l’environnement.
Les lignes directrices de la première charte étaient : i) l’absence de traitement sur les semences, ii) l’absence de produits phytosanitaires sur la culture en cours, sur la culture précédente et pour la préparation du sol et iii) une fertilisation azotée limitée à 90 unités.
Cette première charte ayant été jugée trop contraignante, une deuxième version a été élaborée un an plus tard. Les modifications qui ont été apportées sont : i) l’autorisation de se procurer des semences traitées ou de traiter les semences produites sur l’exploitation, ii) l’autorisation de traiter la culture précédente et d’utiliser des produits phytosanitaires sur la culture en cours après avis d’un technicien, le traitement
antifongique étant limité à une utilisation avant floraison et le traitement aux régulateurs de croissance étant interdit et iii) la fertilisation ne doit pas dépasser 180 unités d’azote et doit être fractionnée en deux passages minimum.
Afin de favoriser une réflexion sur l’amélioration des pratiques culturales des céréales, la FRCIVAM a organisé des formations sur la connaissance du sol, les couverts végétaux ou encore les itinéraires techniques. Un voyage d’étude sur les semis directs sous couverts végétaux a également été organisé, ainsi que des journées d’échanges régulières sur les parcelles pour voir l’état des céréales, les difficultés rencontrées et les pratiques utilisées.
Pour aller plus loin : nutrition et santé
Pour l’instant, les thématiques nutrition et santé ne sont que succinctement abordées dans la filière. Il est prévu, dans la suite du projet, que des analyses nutritionnelles sur les farines soient réalisées pour mieux informer les consommateurs. Par la suite, une campagne de communication permettra de mettre en valeur les qualités nutritionnelles liées à la mouture sur meule de pierre (préservation de l’enveloppe des grains riches en vitamine A et minéraux).
Par ailleurs, des étapes clés de la filière restent à étudier pour assurer une bonne qualité nutritionnelle aux farines comme notamment le stockage de cellesci. En effet, la farine doit être préservée de l’humidité, de la chaleur, du temps, des insectes, etc., ce qui requière des lieux ventilés et secs qui restent à mettre en place.
CONCLUSION
Avant d’être un projet de développement économique, l’initiative du Causse Méjean est avant tout une innovation centrée sur la restauration d’un patrimoine et qui a pour objectif de mobiliser les acteurs d’un territoire dans une dynamique de cohésion sociale.
D’autres initiatives de création de filières de farine locales existent, telles que Raspaillou[2] , moulin du Cotentin[3] ou Coopains bio[4] . Cependant
rares sont celles qui conjuguent à la fois restauration patrimoniale, agriculture biologique et conventionnelle, implication de tous les acteurs de la filière (producteurs, meunier, boulangers) mais aussi des habitants. C’est certainement ce qui fait la force de l’initiative du Causse Méjean, mais peut-être aussi sa faiblesse. Un travail de capitalisation et de diffusion des résultats du projet permettra à d’autres acteurs de s’inspirer de cette initiative pour la transférer et l’adapter à un autre contexte territorial.
BIBLIOGRAPHIE
ADEME, 2011. Réalisation d’un bilan des émissions de gaz à effet de serre : filière agricole et agroalimentaire . Disponible sur Internet : http://www.ademe.fr/ realisation-dun-bilan-emissions-gaz-a-effet-serre-filiereagricole-agro-alimentaire
COPAGE, 2012. Docob du Causse Méjan (Volume 1), Inventaire et analyse de l’existant, Enjeux et objectifs . Mende : COPAGE, 60 p.
MULLE A., 2013. É tude préalable de faisabilité et co-construction d’une microfilière farine sur le Causse Méjean. Mémoire de fin d’études. Montpellier Supagro, 114 p.
OSTROM E., 1990. Governing the Commons : The Evolution of Institutions for Collective Action. Cambridge : Cambridge University Press, 298 p.
Entretiens
BOYER A., boulanger, entretien le 31 janvier 2017 à Meyrueis.
COMMANDRE B., agriculteur, entretien le 19 janvier 2017 à Hyelzas.
COULON T., futur meunier, entretien téléphonique le 27 janvier 2017 et de visu le 31 janvier 2017 à La Borie.
JULIER A., boulanger, entretien le 31 janvier 2017 à Florac.
MOREAU E., président de l’association la Farine du Méjean et agriculteur, entretien le 19 janvier 2017 à Hyelzas.
MULLE A., animatrice du projet, CIVAM LR, entretien téléphonique le 08 décembre 2016 et de visu le 19 janvier 2017 à Hyelzas.
PRATLONG M., président de la Toile du Méjean, entretien le 20 janvier 2017 à La Borie.
SAUMADE C., agriculteur, entretien le 19 janvier 2017 à Hyelzas.