Des innovations pour revaloriser des espèces végétales sous-utilisées
LES ACTES DE JIPAD 2017
Vidéo de présentation
MOTS-CLÉS : NUS (
NEGLECTED AND UNDERUTILISED SPECIES
), ESPÈCES NÉGLIGÉES ET SOUS-UTILISÉES, BIODIVERSITÉ CULTIVÉE, SÉCURITÉ ALIMENTAIRE
Alors que 7 000 espèces végétales peuvent être utilisées dans l’alimentation humaine, seulement 3 d’entre elles fournissent 50 % des apports Aénergétiques de l’humanité : le blé, le riz et le maïs. Afin de répondre aux enjeux de la durabilité des systèmes alimentaires, des alternatives doivent être trouvées. Dans la littérature, il est souvent fait référence à l’utilisation d’espèces végétales « sous-utilisées », « négligées » ou encore « oubliées » comme partie de la solution (dans ce document nous les appellerons NUS — neglected and underutilised species — terme anglais souvent utilisé au niveau international pour les décrire). Il n’existe pas de définition précise de ces termes mais il est reconnu qu’il s’agit d’espèces végétales utilisées à un faible degré de leur potentiel (Mabhaudhi et al ., 2016). Bien qu’une classification précise et exhaustive de ces espèces n’existe pas à ce jour, selon le directeur général de l’organisation des nations unies pour l’alimentation (FAO), « la revalorisation des cultures sous-utilisées est d’une grande importance pour que nos sociétés puissent relever les défis agricoles et alimentaires des décennies à venir » (Graziano da Silva, 2012).
Selon Mabhaudhi et al. (2016), ces espèces pourraient même contribuer à atteindre cinq des objectifs de développement durable (ODD) co-signés par 195 pays des Nations unies [Figure 1] :
- →ODD 1 : éliminer l’extrême pauvreté ;
- →ODD 2 : éliminer la faim, assurer la sécurité alimentaire, améliorer la nutrition et promouvoir l’agriculture durable ;
- →ODD 3 : permettre à tous de vivre en bonne santé et promouvoir le bien-être de tous à tout âge ;
- →ODD 8 : promouvoir une croissance économique soutenue, partagée et durable, le plein emploi productif et un travail décent pour tous ;
- →ODD 15 : préserver et restaurer les écosystèmes terrestres, en veillant à les exploiter de façon durable, gérer durablement les forêts, lutter contre la désertification, enrayer et inverser le processus de dégradation des sols et mettre fin à l’appauvrissement de la biodiversité.
FIGURE 1. 17 OBJECTIFS DE DÉVELOPPEMENT DURABLE
Dans le présent document seront détaillés les enjeux d’une meilleure utilisation de ces espèces pour améliorer la durabilité des systèmes alimentaires, en particulier dans les pays du Sud, puis deux exemples concrets seront explicités afin d’illustrer les initiatives possibles pour revaloriser ces espèces. Enfin, nous verrons quelles sont les limites à la promotion de ces espèces ainsi que les moyens possibles pour encourager leur utilisation.
LES ENJEUX DES ESPÈCES SOUSUTILISÉES
Le développement des espèces sous-utilisées présente de nombreux enjeux. Ici sont détaillées les grandes thématiques au niveau desquelles ces espèces peuvent constituer un levier d’amélioration des systèmes alimentaires.
Les espèces sous-utilisées et la diversité cultivée
Beaucoup de petits agriculteurs mettent à profit la diversité végétale dont ils disposent, intra et interspécifique, de manière naturelle. Mais cette multitude de plantes traditionnelles est victime du progrès. En effet, la principale cause d’érosion génétique au niveau planétaire est le remplacement de variétés locales dans des systèmes agricoles traditionnels par des variétés modernes, exportables, produites dans des systèmes agricoles plus uniformes, donc plus simples à gérer, mais potentiellement plus vulnérables. Nombre de ces espèces traditionnelles disparaissent avant d’avoir pu révéler leur potentiel.
C’est le cas du fonio ( Digitaria exilis ) ou du millet ( Panicum miliaceum ) qui sont petit à petit remplacés par des cultures modernes à haut rendement comme le maïs ou le blé, processus encouragé par la mécanisation et la demande du marché international. Il en résulte une perte évidente de biodiversité et de savoirs et cultures traditionnels locaux.
La lutte contre cet appauvrissement est indispensable, car les espèces et variétés traditionnelles sont les mieux adaptées aux écosystèmes locaux et ont un rôle majeur à jouer dans la résilience de ces derniers : adaptation à des environnements hétérogènes, assurance contre les risques climatiques (menaçant de devenir plus fréquents en conséquence du réchauffement climatique), résistance aux ravageurs et maladies, stabilité des rendements. Des banques de gènes ont été créées dans le but de conserver la diversité génétique cultivée existante. Toutefois, il est aujourd’hui reconnu que le meilleur moyen d’éviter l’érosion génétique est le maintien des espèces cultivées dans leurs écosystèmes agricoles locaux.
Les espèces sous-utilisées et la sécurité alimentaire
Assurer la sécurité alimentaire de manière durable est aujourd’hui une priorité pour l’ensemble de la planète. Il est important de rappeler que la sécurité alimentaire du monde ne dépend pas que du niveau de productivité, mais aussi de la capacité de chacun à accéder à l’alimentation. En effet, nous produisons aujourd’hui 30 % de plus que ce qui serait nécessaire pour nourrir l’ensemble de la population mondiale. Les gaspillages, l’usage non alimentaire des récoltes et la mauvaise répartition de l’alimentation sont les causes de l’insécurité alimentaire d’une part, et de l’obésité d’autre part.
Encourager l’utilisation des cultures sous-utilisées permettrait un meilleur accès à l’alimentation sur des territoires locaux, assurant l’approvisionnement en nourriture des populations locales, en particulier en période d’instabilité (sociale, climatique, ou de dégradation des ressources, principalement l’eau et le sol). Les populations et les États réduiraient ainsi leur dépendance aux productions importées, souvent mal adaptées et venant concurrencer les régimes alimentaires traditionnels locaux.
L’utilisation des espèces négligées pour améliorer la nutrition et la santé
La malnutrition est une grosse partie du problème de l’insécurité alimentaire mondiale. Elle est souvent appelée la faim cachée car elle représente des carences en vitamines et minéraux, même si les apports en calories sont suffisants. Qu’il s’agisse de céréales, fruits, légumes ou tubercules, les espèces sous-utilisées peuvent participer à l’instauration de régimes alimentaires variés et équilibrés.
Il est reconnu que la consommation de fruits et légumes peut influencer positivement la nutrition par un apport important en micronutriments indispensables (vitamines, minéraux, etc.). Pourtant, beaucoup d’espèces de fruits et légumes localement disponibles ne sont pas assez commercialisées, améliorées par de la sélection ou ne font pas l’objet de recherches. Ainsi, bien qu’elles soient adaptées aux contextes locaux et possèdent des valeurs nutritionnelles intéressantes, elles disparaissent lentement mais sûrement, remplacées par des espèces modernes.
Bien que souvent directement consommées en alimentation humaine, les espèces sous-utilisées peuvent également être source d’alimentation animale et peuvent donc être revalorisées en viande, lait ou œufs, améliorant d’autant plus la diversité des aliments fournis.
Comme un récent rapport de la British Royal Society le mentionne, « la stratégie privilégiée pour éliminer la faim cachée impliquera toujours des stratégies visant à augmenter la diversité de l’alimentation avec un accès accru aux fruits et légumes ». Les espèces sous-utilisées, en particulier celles disponibles sur le plan local et culturellement acceptables, semblent pouvoir jouer un rôle important pour contribuer à l’amélioration de la nutrition et de la santé mondiales.
Les espèces négligées : une source d’emploi, de revenu et d’insertion sociale à exploiter
L’utilisation des espèces sous-utilisées ou négligées peut être une source de revenu supplémentaire pour les petits agriculteurs, et aussi générer de l’emploi local, en particulier des femmes, créant ainsi de la valeur sur un territoire. Par exemple, des groupes de femmes autogérés se sont développés dans la région du Karnataka en Inde afin de développer des activités de transformation de l’éleusine, céréale à haute valeur nutritive mais négligée par la recherche et le développement. Une étude a montré les effets positifs de cette nouvelle activité sur l’emploi des femmes ainsi que sur leur statut social, sur leur capacité à entreprendre, à prendre des décisions et sur leur estime de soi quant à leur aptitude à participer à la sécurité alimentaire et économique de leur foyer (Vijayalakshmi et al ., 2010).
DES INNOVATIONS POUR REDONNER DE LA VALEUR AUX ESPÈCES SOUSUTILISÉES
N’étant par définition que faiblement cultivées, et ne faisant que peu l’objet de recherches, les espèces sous-utilisées sont une source d’innovation encore peu exploitée. Toutefois, il existe des initiatives pour redonner de la valeur à ces espèces végétales par la création de filières. Deux exemples de valorisation de fruits seront présentés dans les parties suivantes :
- →la création d’un jus énergétique à base de fruits de baobab par Matahi ;
- →la création d’une brasserie utilisant les fruits à pain par Ti bière kréol.
Chacune de ces deux entreprises s’inscrit dans des objectifs de durabilité différents, et mettent en valeur certains des enjeux des NUS plus que d’autres, d’où l’intérêt de la complémentarité de ces initiatives.
La revalorisation du fruit du baobab
L’entreprise Matahi créée en 2013 est à l’origine d’un produit innovant : une boisson énergétique à base du fruit du baobab (http://www.matahijuice. com/) [Figure 2]. Ce fruit fait partie des « superfruits » pour ses teneurs importantes en différents micronutriments. Il possède des valeurs nutritionnelles très intéressantes en plusieurs vitamines et minéraux, en particulier en vitamine C où 100 g de pulpe de fruit représentent 500 % des apports journaliers recommandés, ainsi qu’une composition en fibres élevée (National Research Council, 2008). Il est donc traditionnellement consommé en Afrique pour ses multiples vertus, et outre le fruit, les feuilles et les graines du baobab sont également utilisées en cuisine traditionnelle africaine.
FIGURE 2. LE FRUIT DU BAOBAB
Depuis la création de Matahi, ses deux co-créateurs développent un partenariat avec une coopérative au Bénin chargée de la récolte des fruits sur des arbres sauvages. Les fruits subissent une première transformation sur place (obtention de la pulpe sèche du fruit) puis sont expédiés en sacs par bateau vers la France où les jus seront fabriqués puis commercialisés sous le label « agriculture biologique » dans de nombreux points de vente. Au vu de la limite que représente
la récolte sur des arbres sauvages souvent éloignés des habitations, Matahi a encouragé la plantation de 600 baobabs afin de faciliter la récolte, d’assurer l’approvisionnement et de fournir du travail sur le long terme à la coopérative.
En quoi Matahi est durable ?
Les premiers fruits de baobab récoltés pour la fabrication des jus Matahi provenaient d’arbres sauvages situés dans une région du nord du Bénin. Afin d’assurer la récolte et une première transformation des fruits (collecte de la pulpe), une coopérative agricole a été créée, entièrement constituée de femmes. Cette activité permet alors aux femmes d’être actives dans l’amélioration du revenu de leur foyer (environ 400 foyers concernés), ainsi que de leur faire prendre de l’assurance et une certaine indépendance financière.
Ces arbres étant disséminés et parfois difficiles d’accès, Matahi s’est lancé dans la plantation de 600 baobabs dans une démarche agroforestière. En plus d’assurer un volume de production constant, ces plantations permettront de faciliter le travail des producteurs. Avec des premières récoltes possibles 10 ans après la plantation et la durée de vie exceptionnelle des baobabs, l’activité de production de fruits s’inscrit sur du très long terme, assurant des revenus quasi infinis dans le temps pour les producteurs.
D’autre part, toutes les parties du fruit du baobab peuvent être valorisées : la pulpe pour les boissons, mais aussi les graines pressées pour de l’huile utilisée en cosmétique et la coque broyée sert de potasse pour la fabrication de savons. Ces différentes transformations possibles assurent d’autant plus la pérennité de la coopérative.
Enfin, les fruits étant transformés en France, Matahi contribue également à la création d’emplois français.
Les limites de Matahi en termes de durabilité
Malgré les différentes actions mises en place par Matahi pour la création d’une filière durable, plusieurs limites peuvent apparaitre.
Dans un premier temps, la dynamique qui voulait donner de la valeur à un fruit sauvage sous-utilisé se détourne petit à petit de son objectif de départ par la plantation d’arbres. Il ne s’agit donc plus d’exploiter ce qui peut l’être dans la nature mais de créer de toute pièce un nouvel écosystème agricole. De plus, avec la plantation
de 600 baobabs, arbres imposants, la question de la modification des écosystèmes naturels là où ces plantations seront effectuées, ainsi que des paysages, peut se poser.
Dans un second temps, la coopérative fournit à Matahi la pulpe du fruit qui est exportée et transformée en France. La plus grande partie de la valeur ajoutée du produit fini est donc exportée vers l’étranger. Bien qu’une limite majeure se trouve dans le coût du transport, la transformation de la pulpe en jus par la coopérative pourrait être étudiée.
Enfin, il ne faut pas oublier que le fruit du baobab est traditionnellement consommé (de différentes manières, notamment réduit en poudre et utilisé comme farine dans des préparations à base d’autres céréales, ou même en jus en ajoutant seulement de l’eau dans le fruit en perçant sa coque) dans les régions où il est produit. Pourtant, le produit fini de Matahi n’est disponible que pour les consommateurs européens, cherchant une boisson originale, naturelle et bonne pour la santé. Il serait intéressant de proposer cette boisson aux consommateurs béninois, leur permettant d’accéder à une nouvelle façon de consommer ce fruit, d’améliorer leur régime alimentaire et de soutenir un produit fabriqué localement.
La revalorisation du fruit de l’arbre à pain
L’arbre à pain est une espèce tropicale qui pousse largement à La Réunion, dont le fruit peut être consommé de différentes manières : bouilli, grillé, frit, cuit à la vapeur ou même transformé en farine pour remplacer le blé dans certaines pâtisseries (Deivavai et Subhash, 2010). Consommé en période d’esclavagisme, le fruit à pain [Figure 3] a depuis perdu en popularité pour être aujourd’hui devenu une espèce largement sous-utilisée. Aujourd’hui, il n’existe aucune filière le revalorisant à La Réunion. Les arbres sont sauvages ou dans des jardins de particuliers. La production étant longue (8 mois par an) et abondante, la quasi-totalité des fruits n’est même jamais récoltée, d’autant plus qu’il pourrit très vite après récolte.
Deux jeunes entrepreneurs souhaitent revaloriser cette ressource à La Réunion par la création d’une activité innovante : une brasserie utilisant ce fruit comme matière première en tirant profit de sa richesse en amidon. C’est la brasserie
Ti bière kréol (Kortbi, 2017). Des premiers essais prometteurs ont pu être réalisés en partenariat avec le Cirad de Montpellier, et des concours ont été gagnés. Ce projet sera incubé courant 2017 au technopôle de La Réunion, pour aboutir à la création de la brasserie d’une capacité de production mensuelle de 3 000 et 17 000 bouteilles respectivement de 75 et 33 cl.
FIGURE 3. LE FRUIT À PAIN
La durabilité dans le projet Ti bière kréol
Ce projet de création de valeur autour d’un fruit sous-utilisé souhaite s’inscrire dans une véritable démarche locale. La filière du fruit à pain étant à ce jour inexistante, il s’agit dans ce projet de la structurer afin de dynamiser l’économie régionale, notamment grâce à la création d’emplois indirects, liée à une activité artisanale.
La volonté des porteurs de projet est de créer toute une filière locale, depuis la production de la matière première jusqu’à la consommation. En effet, la Ti bière kréol a pour finalité d’être consommée seulement à La Réunion, dans une région où la consommation de bière est importante (38 l/personne/an contre 30 l de moyenne pour la France) et où l’attrait des productions artisanales progresse. Cela permettrait aux réunionnais de se réapproprier la chaîne de production et de consommation d’un produit qu’ils apprécient, tout en réduisant leur dépendances aux importations et en créant de la valeur locale.
Les limites du projet en termes de durabilité
Ce projet présente toutefois certaines limites en termes de durabilité :
- →l’appellation « bière » impose au produit fini d’être composé d’au moins 50 % d’orge. Ainsi,
bien qu’en limitant l’importation grâce à sa composition à base de fruit à pain, certaines quantités de céréales seront toujours nécessaires à la fabrication de cette bière originale ;
- →au vu des premiers essais, le prix de revient pour la fabrication de la Ti bière kréol reste élevé. Il est possible que les principaux consommateurs soient dans un premier temps surtout des touristes, avant que la population locale aux revenus plus modérés s’en approprie la consommation.
D’autres initiatives pour revaloriser ces cultures
Dans les parties précédentes, nous avons vu des initiatives de création de chaînes de valeur pour des fruits sous-utilisés portées par des entrepreneurs. Toutefois, il existe d’autres sortes d’actions visant à encourager l’utilisation de ces espèces :
- →La création d’appellations d’origine pour protéger et promouvoir les NUS. C’est une idée du bureau d’études ETDS (Économie – Territoires – Développement – Services) qui souhaite développer une indication géographique pour le madd ( Saba senegalensis ), fruit sauvage ayant un fort potentiel de développement, présent dans la région de Casamance au Sénégal.
- →Plateformes multipartites : grâce à la collaboration de nombreux acteurs (producteurs, chercheurs, professeurs d’université, ONG, politiques) dans le cadre de plateformes multipartites, le quinoa a connu un regain d’intérêt des marchés internationaux, et reste aujourd’hui un exemple de grand succès de promotion des NUS (Rudebjer et al ., 2014).
- →Développement de la recherche : des investissements en termes de recherche et développement ont déjà permis l’amélioration de certaines cultures sous-utilisées dans plusieurs régions du monde, comme par exemple les minor millets au Sahel, où l’IRD a participé à l’identification d’un gène agissant sur la capacité du mil à s’adapter à différents climats, notamment à la sècheresse (Saïdou et al ., 2009).
LES LIMITES À LA VALORISATION DES ÈSPÈCES SOUS-UTILISÉES
Au vu des nombreux enjeux portés par les espèces sous-utilisées, autant pour l’environnement que
pour des aspects sociaux et économiques, il s’agit de comprendre pourquoi ce potentiel n’est pas exploité. Will (2008) suggère que les raisons suivantes en sont la cause :
- →faible compétitivité des acteurs sur l’ensemble de la chaîne de valeur ;
- →connaissances limitées sur les technologies appropriées nécessaires pour promouvoir ces cultures ;
- →politiques et programmes de développement rural inadéquats et basés sur un nombre limité de produits agricoles ;
- →méfiance entre les acteurs publics et privés de la chaîne de valeur.
Certaines cultures qui connaissent pourtant un regain d’intérêt subissent des freins supplémentaires.
Les espèces sous-utilisées victimes de leur succès
Il existe des espèces traditionnelles aux propriétés intéressantes qui, partant d’une utilisation locale à petite échelle, se sont popularisées et dont la culture s’est répandue et le commerce s’est étendu au niveau international, jusqu’à dépasser les capacités des territoires et perturber l’environnement local. Le cas le plus célèbre est celui du quinoa.
Alors qu’il était seulement consommé dans les Andes, en particulier dans l’altiplano bolivien et au Pérou, depuis plus de 7 000 ans, le quinoa connait depuis les années 80 une popularité croissante dans les pays du Nord comme composant d’une alimentation nutritionnellement intéressante, souvent biologique, sans gluten, etc. Suite à l’importante augmentation des surfaces cultivées dans ces régions, de nombreuses difficultés sont apparues :
- →appauvrissement des sols, perte en fertilité, érosion, dus à l’intensification des pratiques agricoles et à la mécanisation ;
- →abandon de l’élevage de lamas au bénéfice des terres cultivées, perte des bénéfices issus de la complémentarité élevage/culture ;
- →perte en biodiversité cultivée : seulement 3 espèces représentent 75 % des volumes produits pour leur intérêt pour l’export ;
- →dégradation de la nutrition dans les pays producteurs car la population non agricole des pays producteurs n’a plus les moyens d’acheter du quinoa face à la flambée des prix internationaux.
Perte en matière organique pour les sols
La récolte de fruits qui retombaient jusqu’alors au sol dans des écosystèmes naturels non exploités constitue une exportation de matière organique et donc un appauvrissement potentiel des sols. L’exploitation des ressources naturelles doit se réfléchir dans un souci de durabilité afin de ne pas affaiblir les écosystèmes concernés.
CE QU’IL FAUT METTRE EN PLACE POUR UNE MEILLEURE DIFFUSION DE L’UTILISATION DES ESPÈCES SOUS-UTILISÉES
Ces dernières années, plusieurs réunions internationales importantes (Chennai, 2005 ; Arusha, 2008 ; Suwon, 2010 ; Kuala Lumpur, 2011 ; Cordoue, 2012 et Accra, 2013) ont reconnu les différents enjeux des espèces sous-utilisées. Afin de promouvoir ces cultures intéressantes pour l’avenir, les recommandations suivantes peuvent être faites (Rudebjer et al ., 2014) :
- →inclure les NUS dans les stratégies nationales et internationales visant à remédier aux problématiques mondiales comme la faim, la malnutrition, la pauvreté et l’adaptation au changement climatique ;
- →identifier et établir des priorités aux échelles nationale et régionale concernant les NUS sur lesquelles concentrer les efforts de recherche et de développement ;
- →soutenir la recherche interdisciplinaire sur les NUS et favoriser les processus associant de multiples parties prenantes afin d’intensifier leur utilisation ;
- →soutenir le développement de chaînes de valeur et de petites exploitations agricoles favorisant les NUS ;
- →renforcer la collaboration et l’échange d’information sur les NUS entre chercheurs, agents de vulgarisation, agriculteurs, organisations d’agriculteurs et acteurs du marché ;
- →promouvoir l’utilisation des NUS par le biais de campagnes de sensibilisation sur leurs débouchés commerciaux ainsi que sur leurs avantages agronomiques et bienfaits nutritionnels ;
- →augmenter les mesures incitatives pour la conservation de NUS à la ferme, in situ et ex situ , et favoriser leurs systèmes semenciers formels et informels ;
- →soutenir les agriculteurs gardiens de ces espèces et reconnaître les droits des agriculteurs au partage des avantages découlant des NUS ;
- →renforcer les capacités des individus et des institutions dans les domaines de la recherche, de l’éducation et du développement concernant les NUS.
Malgré ces recommandations générales, il ne faut pas oublier que les espèces sous-utilisées sont intégrées dans des contextes socioéconomiques et environnementaux locaux particuliers et uniques. Une analyse précise des impacts potentiels de la mise en place de projets de valorisation au cas par cas doit être effectuée en amont afin d’éviter l’apparition de dérives potentielles.
BIBLIOGRAPHIE
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MABHAUDHI T., O’REILLY P., WALKER S., MWALE S., 2016. Opportunities for underutilised crops in southern Africa’s post-2015 development agenda. Sustainability , 8 , 302. doi:10.3390/su8040302
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RUDEBJER P., MELDRUM G., PADULOSI S., HALL R., HERMANOWICZ E., 2014. Exploiter le potentiel des espèces négligées et sous-utilisées . Bioversity International, 12 p.
SAÏDOU A.-A., MARIAC C., LUONG V., PHAM J.-L., BEZANÇON G., VIGOUROUX Y., 2009. Association Studies Identify Natural Variation at PHYC Linked to Flowering Time and Morphological Variation in Pearl Millet. Genetics , 182, 899-910
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WILL M., 2008. Promoting value chains of neglected and underutilized species for pro-poor growth and biodiversity conservation. Global facilitation unit for underutilized species (GFU), 122p.
Entretien
KORTBI A., co-créateur de Ti bière kréol, entretien le 03/03/2017 à Montpellier.