L’aridoculture, une rétro-innovation ?
LES ACTES DE JIPAD 2017
Comment une technique ancienne pourrait améliorer la durabilité d’une filière moderne
BLANDINE ARVIS
Vidéo de présentation
MOTS-CLÉS : ARIDOCULTURE, RECHERCHE PARTICIPATIVE, FILIÈRE
Surprenant, n’est-ce pas, d’apprendre qu’innover ne rime pas toujours avec nouveauté ! Le concept de rétroinnovation dans l’agriculture est énoncé Spar Stuiver en 2006 comme « la redécouverte active de connaissances anciennes, souvent marginalisées ou oubliées, pouvant aboutir à la formation de niches postées en alternatives au système alimentaire dominant ». Cela caractérise parfaitement le mouvement de réinitiation aux systèmes de « dry-farming » dans le Nord-Ouest des États-Unis, sujet de cette étude. Décrite dès 1910 dans plusieurs traités d’agriculture, l’aridoculture (en français) est un ensemble de techniques permettant de cultiver des fruits et légumes en absence totale d’irrigation. Bien qu’éclipsée par la propagation des systèmes d’irrigation au cours du XX[e] siècle, elle redevient d’actualité dans le contexte de la recherche de systèmes résilients face au changement climatique (Todorovic, 2016).
CONTEXTE
Si les modes de culture tendent à s’uniformiser dans les systèmes agricoles modernes, allant de pair avec l’agrandissement des exploitations, certains individus résistent. Dans l’Oregon, État dont la taille moyenne d’exploitation est de 190 ha, un agriculteur subsiste exclusivement en aridoculture depuis 40 ans. Il n’a pas le choix : l’accès à l’eau est un enjeu clé dans cette région. L’eau est considérée comme un bien public et le droit de l’utiliser est régi par la détention de « water rights »[1] . Au prin-
1. Ceux-ci sont attribués comme des permis, valables pour un point de prélèvement et une utilité. En cas de conflit d’usage
temps 2015, Amy Garrett[2] initie une parcelle test en dry-farming à l’aide des conseils de ce producteur. Or l’été 2015 amène une sécheresse qui laisse les agriculteurs avec des « water rights » établis récemment sans recours, et la communication des résultats de l’expérience rencontre un succès inattendu auprès de la communauté agricole. L’intérêt suscité par le système test et les questions sur sa mise en place pour d’autres cultures ont catalysé la formation d’un groupe de recherche participative, le Dry-Farming Collaborative (DFC). Il regroupe producteurs, jardiniers, ou passionnés, et est animé par les chercheurs du Small Farms Program. Les essais sont réalisés dans les champs d’agriculteurs membres ; semences et conseils techniques sont apportés par le DFC. Grâce à ce dispositif, les acteurs ont accès à des informations pratiques consolidées, et peuvent interagir plus facilement entre eux lors des réunions organisées par les chercheurs. En deux ans, le groupe compte presque 200 membres, et le nombre d’essais en champ est passé de 2 en 2015, à 20 en 2017.
Comment expliquer l’adoption fulgurante de cette « rétro-innovation » ? Si l’avantage du « zéro irrigation » dans une zone semi-aride est évident, le fonctionnement des systèmes d’aridoculture l’est moins. Commençons par approfondir la technique.
si l’eau s’avère manquer, l’arbitrage se fait selon le principe de séniorité : l’utilisateur ayant les water rights établis le plus anciennement pourra prélever l’ensemble de l’eau qui lui est allouée, puis le deuxième plus ancien, et ainsi de suite, jusqu’à ce que la ressource soit épuisée ou que l’ensemble des ayants droit soient approvisionnés.
2. Professeur du Small Farms Program de Oregon State University (Corvalis, OR).
LA RÉSURGENCE DE L’ARIDOCULTURE EN OREGON
Certains des agriculteurs de l’Oregon ont déjà cultivé avec succès une grande variété de fruits et de légumes : tomates, pommes de terre, melons, courges, pois, maïs, vergers, et vigne. Nous nous pencherons sur la culture de la tomate, qui est le produit le plus emblématique du mouvement de dry-farming .
Le dry-farming , un ensemble de techniques anciennes...
Quelles pratiques sous-tendent le
dry-farming
?
Les pratiques préconisées par le DFC rejoignent les recommendations des textes, anciens ou récents. Bernard Itier (Itier, 2010), par exemple, structure bien ces enseignements en distinguant deux catégories de techniques : celles permettant d’accroître le pourcentage d’eau disponible pour les plantes et celles visant à rendre le besoin en eau adéquat avec sa disponibilité.
Pour augmenter la quantité d’eau disponible pour les plantes, les agriculteurs peuvent agir sur deux leviers : moduler les ratios infiltration/ruissellement et évaporation directe/évapotranspiration à l’aide d’un mulch , et maximiser la capacité de rétention d’eau de leur sol. L’installation d’un mulch avant le semis, lors de la période des pluies, permet une meilleure infiltration des précipitations printanières en limitant le ruissellement. Il peut être constitué de résidus organiques, mais dans la plupart des cas il s’agit plutôt d’un « dust mulch », c’est à dire le maintien d’une couche meuble en surface par un léger travail du sol. Sa forte porosité aide à limiter l’évaporation, car l’eau ne peut remonter par capillarité. La capacité de rétention d’eau du sol est déterminée essentiellement par la texture du mulch ; cependant, en agissant sur la teneur de matière organique dans un sol, il est possible d’améliorer cette capacité[3] . Une des consignes concrètes est donc de veiller au bon état de son sol, en évitant les labours profonds par exemple (Sullivan, 2002).
L’ajustement de la demande en eau à l’offre, deuxième principe phare, repose sur le choix de
3. + 1 % de matière organique en plus sur 1 acre-foot (1 233 m[3] ) augmente de 16 500 gallons (62 500 l) la capacité de rétention d’eau.
variétés résistantes, ainsi qu’une fine calibration des dates de plantation. Les variétés choisies doivent pouvoir développer leur système racinaire en profondeur et avoir un temps de maturation court, et également intégrer les caractéristiques de résistance aux maladies des variétés classiques. Les variétés les plus populaires recensées par le DFC se nomment Early Girl, Dirty Girl, Big Beef, et Stupice (smallfarms.edu). Grâce à des semis précoces, on protège les jeunes plants des périodes de sécheresse les plus intenses. De plus, pour éviter les effets de la compétition entre les plants et assurer un approvisionnement en eau suffisant, la densité de semis est moitié moindre que pour des tomates irriguées. Dans certains cas, les tomates sont amenées jusqu’au stade de jeunes pousses en serre, puis repiquées en extérieur. Une fois les jeunes plants semés, les seules opérations conduites jusqu’à la récolte sont éventuellement quelques passages pour maintenir le dust mulch , dont il faut éviter la compaction (Bernard, 1911 ; Widtsoe, 1919).
Les effets du stress hydrique
En puisant dans les réserves d’eau préservées dans les couches du sol, les plants survivent malgré le déficit en eau. Mais confronté au stress hydrique, le métabolisme des plantes bascule. Le métabolisme primaire, qui concerne la croissance et la reproduction, est supplanté par le métabolisme secondaire, caractérisé par la production de composés permettant à la plante de s’adapter à son environnement. Ces composés – sucres, acides organiques, et composés volatils – sont les substances qui donnent leur goût aux fruits. Donc, bien que le déficit en eau impacte négativement le rendement en stoppant le développement des organes reproductifs, il influe positivement sur la
FIGURE 1. ARIDOCULTURE (À GAUCHE) VS CULTURE IRRIGUÉE (À DROITE)
qualité des baies existantes, dans lesquelles s’accumulent les composés cités (Ripoli et al ., 2014).
La figure 1 schématise la différenciation physiologique des plants de tomates en fonction du mode de culture.
Ainsi, les rendements se trouvent fortement affectés par la limitation de l’eau disponible. Les systèmes de dry-farming se répandent parmi les producteurs de l’Oregon malgré ce frein important, car la technique n’est qu’une des composantes d’un système multi-facettes.
... ancrées dans un système holistique et performant
Comment alors les membres du DFC subsistent-ils malgré leurs faibles rendements ? À la fois en optimisant leurs coûts, et grâce à un débouché valorisant.
Avantages du système de culture
Les avantages inhérents à ce système de dryfarming sont facilement identifiés par ses défenseurs. Tout d’abord, les avantages agronomiques, qui sont d’une part la qualité des sols, et d’autre part la gestion des adventices, car les espèces les plus répandues ne germant pas en absence d’eau, le stock de graines diminue peu à peu. Ensuite, deux avantages supplémentaires qui découlent des premiers : la possibilité de passer en agriculture biologique, et la faible intensité de maind’œuvre sur ces systèmes. Les coûts, d’irrigation notamment, diminuent en conséquence.
Mode de commercialisation
La vente en circuit court, entendu ici au sens de « nombre réduit d’intermédiaires », est le mode prédominant de commercialisation parmi les dry-farmers . Dans les villes de Portland, Salem, ou encore Ashland, les habitants sont assez nombreux pour écouler l’offre, et sensibilisés aux enjeux de l’alimentation durable. En dépit du temps qu’il requiert, c’est le meilleur débouché, car il permet de jouer sur la fidélisation des clients. Ceux-ci acceptent plus facilement de payer un prix plus élevé pour un produit de niche (bio et dry-farmed ) en connaissant le producteur. Dans le cas des tomates, certaines variétés (Early Girl, par exemple) dry-farmed ont atteint un niveau de notoriété important, même parmi un public plus large. Elles sont reconnues pour leur
qualité gustative – tant par le public des CSA[4] que par les grands restaurateurs de la région de San Francisco. Leur teneur en eau réduite leur confère aussi une « shelf life » (durée de conservation) rallongée.
La communication, qui semble sous-exploitée, reste une mine de possibilités dans une perspective d’expansion des surfaces en dry-farming .
L’organisation collective au cœur de la popularité du mouvement
La naissance du DFC en 2016 fait partie intégrante de la réussite de l’innovation. Constitué de manière quasi-spontanée suite à une journée portes ouvertes exposant les résultats d’une parcelle test, c’est un exemple de rassemblement de volontés individuelles qui résulte en la création d’une dynamique collective. Le public concerné est un ensemble d’agriculteurs possédant d’emblée un fort intérêt pour la durabilité, et un désir de s’orienter vers des systèmes de plus en plus vertueux. En créant un lieu de rencontre (physique, puis virtuel), les chercheurs impliqués ont catalysé une dynamique qui s’est pérennisée, puisque 93 % des participants aux portes ouvertes déclarent souhaiter mettre en œuvre des outils du dry-farming . Aujourd’hui, les membres du DFC continuent à assurer un rôle de consolidation des connaissances, ainsi que de plateforme de coordination pour organiser les essais ; mais les objectifs de ces essais sont co-déterminés avec les agriculteurs. Ainsi, les enseignements récoltés à la fin de chaque saison répondront aux attentes des agriculteurs vis-à-vis des besoins qu’ils ont exprimés et seront très concrètement mis en œuvre.
L’organisation collective mise en place se rapproche d’une hiérarchie horizontale, où chaque participant peut se prononcer, dans la mesure où chacun contribue (en prêtant une parcelle, des semences). Ce principe de community supported research , comme on pourrait l’appeler, est d’autant plus significatif qu’il s’agit d’un domaine pour lequel les financements publics sont verrouillés, puisqu’il n’est pas question d’une technique d’optimisation de rendement. Et la perspective d’accès aux financements publics pour les années à venir ne s’améliore pas. Pour la suite, le groupe envisage d’avancer vers l’approfondissement de
4. Community Supported Agriculture : mode de distribution aux États-Unis équivalent au modèle d’AMAP.
sa collaboration marchande, à travers la mise en place d’un programme de multiplication de plants participatif et de partage de semences (Gallagher, 2016). Un autre objectif est de mettre l’accent sur la réplication du modèle sur d’autres sites. En effet, c’est grâce à l’expérimentation des particuliers que des données sur l’aptitude des sols et des climats sont créées, amplifiant la capacité des chercheurs à émettre des recommandations techniques.
En France, un agriculteur héraultais, Pascal Poot, pratique aussi l’aridoculture, prouvant qu’elle ne se cantonne pas à la côte Nord-Ouest des États-Unis.
POTENTIEL DE RÉPLICATION À GRANDE ÉCHELLE
Malgré tout l’intérêt que présente l’initiative du DFC et les travaux de Pascal Poot, ce sont des solutions qui restent marginales par rapport au nombre de cultivateurs de tomates. Il semble pertinent d’explorer la question du changement d’échelle en envisageant un nouveau débouché pour la tomate produite via le dry-farming : celui de la tomate transformée. Les produits de l’aridoculture présentent un intérêt particulier pour les transformateurs, puisque leur teneur en matière sèche est plus élevée que celle d’un fruit irrigué. De plus, les agriculteurs qui vendent dans un objectif de transformation représentent beaucoup plus de surface. Pour étudier les freins et leviers de la transformation des dry-farmed tomatoes , le Languedoc-Roussillon est une région de comparaison idéale, car son climat méditerranéen pourrait en faire une bonne cible. De plus, la filière tomate y est réduite et donc souple.
Comparaison des chiffres de production globaux
L’Oregon (OR) fait partie du grand bassin de production agricole de la côte Ouest, et a produit, en 2014 770 000 tonnes de légumes en frais, ainsi que 300 000 tonnes de légumes pour la transformation. Ses plants de tomates sont majoritairement cultivés sous serre, à part dans la Willamette Valley, qui concentre 78 % du prime farmland[5] de l’État (morningagclips.com).
5. Désignation de sols au potentiel agricole élevé, établie par le USDA et servant à les préserver face à l’étalement urbain.
En France, la tomate a régressé dans les deux dernières décennies, et le volume du déficit commercial est de 300 000 tonnes en 2015. La première région productrice est la Bretagne, le Languedoc-Roussillon occupant la quatrième place. Dans cette région, 1 000 ha sont cultivés en 2012, dont 750 sont destinés à la transformation (soit 20 % des surfaces destinées à la transformation en France). Les tomates transformées sont essentiellement des cultures de plein champ, systématiquement irriguées (Agreste, 2012 ; SONITO, 2014). C’est un fonctionnement très contrasté comparé à celui du dry-farming .
Assurons-nous d’abord que les conditions de réussite du dry-farming dans le LanguedocRoussillon sont remplies.
Comparaison des facteurs structurels : conditions pédoclimatiques
La situation de la Willamette Valley (OR), et celle de la région Languedoc-Roussillon (LR) sont comparées[6] :
- →La répartition de la pluviométrie est similaire : pluie répartie sur l’hiver et le printemps, suivi d’un été sec. Cependant, le LR est sujet à des épisodes de pluie violente en fin d’été, engendrant un risque d’éclatement puis de dégradation de la qualité sanitaire des fruits. L’utilisation de variétés très précoces peut aider à esquiver ce risque.
- →La quantité totale de pluie reçue en LR est supérieure à celle de l’OR.
- →Les températures maximales moyennes sont très proches entre les mois de mars-septembre, mais l’amplitude de température journalière est plus importante dans l’OR, avec des températures minimales moyennes inférieures de 5º C à celles de Montpellier.
- →Le potentiel agronomique des sols varie trop localement pour pouvoir commenter l’aptitude régionale ; des sols argilo-limoneux ou argileux, avec une bonne capacité de rétention d’eau, sont préconisés pour le dry-farming . La carte de fertilité des sols dans la région LR concorde avec la répartition des surfaces légumières, concentrées vers la vallée du Rhône dans le Gard. La ville de Montpellier est ceinturée par des terres particulièrement fertiles.
6. Les postes météos utilisés comme références sont ceux de Fréjorgues (LR) et Salem (OR).
Les deux régions sont donc assez similaires pour espérer que le dry-farming donne des résultats dans le LR. Mais avec quels débouchés ?
Les débouchés de la transformation sont-ils adaptés ?
La majorité des agriculteurs du LR cultivent en plein champ des tomates destinées à la transformation. Le dry-farming , dont la contrainte structurelle essentielle est la mécanisation, s’adapte en théorie à grande échelle, jusqu’à 20 ha (même si cela rend la gestion de la fertilité du sol plus difficile). Dans la filière transformation, il existe un conflit entre le rendement au champ, que les agriculteurs boostent par l’irrigation, et le rendement industriel, qui profiterait de fruits plus concentrés. Ce conflit est confirmé par les acteurs de la filière, qui précisent toutefois que d’autres facteurs jouent dans la conformité du fruit aux standards industriels. Des analyses de composition, notamment sur les degrés Brix[7] , seraient donc nécessaires. La taille des fruits, si elle est très inégale, pourrait poser des problèmes avec le calibrage des machines. Par ailleurs, si l’achat de tomates concentrées en nutriments présente un intérêt en termes de processus industriel, leur prix actuel de 220 €/t en AB[8] est trop bas pour combler le déficit de rendement. Mais il existe une opportunité pour y remédier : la plus grosse usine de France (à Tarascon) fixe depuis peu ses prix à la qualité, ce qui favoriserait les aridoculteurs.
Pour compléter ce contexte encourageant, l’interprofession fait depuis quelques années des essais de réduction d’irrigation, allant jusqu’à 25 % des besoins seulement. En prouvant que la baisse de rendement n’est pas proportionnelle à la réduction d’irrigation, ils tentent d’agir sur les modalités de gestion de l’eau, sans aller jusqu’à prôner le « sans irrigation » (Giovinazzo, 2017). La création d’un label spécifique pour valoriser la tomate « assoiffée », respectueuse des ressources en eau, est une autre piste pour améliorer la rémunération des producteurs.
Notons aussi qu’il existe un fort engouement pour les productions biologiques en maraîchage dans le LR, qui se traduit par des tendances de
7. Mesure utilisée pour quantifier la fraction de saccharose (sucre) contenue dans un liquide.
8. Agriculture biologique.
consommation à la hausse, ainsi que par l’installation de jeunes agriculteurs. La préexistence d’un réseau pour la vente en circuit court serait un atout majeur : le producteur pourrait faire connaître progressivement le produit en parallèle à la mise au point de son système sur des surfaces réduites. Le dry-farming peut être une technique de différenciation appréciée par des consommateurs gastronomes. Ainsi la réplication du modèle « Oregon » serait envisageable.
Globalement, la viabilité de la transformation comme voie de valorisation des tomates dry-farmed devrait être creusée au travers d’analyses de composition et d’analyses économiques en disposant d’un relevé de comptes (voir ci-après).
CONSTAT SUR LA DURABILITÉ DE L’ARIDOCULTURE PRATIQUÉE ET HYPOTHÉTIQUE
Les trois piliers
Ayant exposé les enjeux du dry-farming , portons un regard critique sur sa durabilité [Figure 2].
Les avantages environnementaux sont la préservation des ressources en eau ainsi que la conservation des sols. Quelques points
FIGURE 2. POINTS FORTS (À GAUCHE) ET DÉFAILLANCES (À DROITE) CLASSÉS SELON LES PILIERS DE LA DURABILITÉ
d’interrogation demeurent : une culture peut obtenir des rendements corrects en dry-farming , mais qu’en est-il à l’échelle d’un cycle de rotation ? Étant donné les lacunes de la recherche à ce sujet, il faudra attendre quelques années avant d’obtenir la réponse. Il existe en outre une disparité de pratiques entre les plus petites exploitations et les plus grandes. Les petites exploitations utilisent des organic mulches , alors que les plus grandes doivent recourir aux dust mulches , moins efficaces et nécessitant un travail superficiel du sol relativement fréquent.
Au niveau social également, le modèle de dry-farming est positif, puisqu’il implique le rapprochement de consommateurs et producteurs, et propose un schéma de recherche collaborative encourageant l’échange de connaissances et de biens. On peut éventuellement remettre en question la viabilité de ce mode d’organisation horizontal si le nombre d’adhérents continue à augmenter.
Finalement, c’est au niveau économique que la durabilité est moins assurée. En effet, d’après Amy Garrett (2017), les agriculteurs ne tiennent pas des comptes assez précis pour distinguer précisément l’équilibre coûts-bénéfices entre les cultures. Peu d’entre eux conduisant exclusivement des cultures en dry-farming, il est donc possible que les pertes du dry-farming soient absorbées par les revenus de cultures irriguées ou non légumières. Une étude économique basée sur des relevés de comptabilité est un des axes de recherche souhaités par Amy Garrett, en particulier dans l’optique de répliquer les systèmes. Le système est durable à condition que la valorisation soit suffisante pour assurer un revenu à l’agriculteur. La récolte et l’étude de données dans le cadre du DFC permettront de conclure dans les années à venir.
Quels impératifs pour une propagation durable de l’aridoculture ?
Deux modèles distincts pour la propagation d’une innovation existent, d’après Akrich et al. (1988). Premièrement, la diffusion : dans ce cas, les qualités intrinsèques de l’innovation sont jugées meilleures que celle du système en place, et ce sans ambiguïté. Ensuite, l’intéressement : dans ce cas, l’innovation est portée par des acteurs convaincus mais qui reconnaissent que les avantages de l’innovation sont variables selon le point
de vue, et qui travaillent pour l’adapter. Confronté à la variabilité des territoires, le dry-farming répond au second modèle. Ainsi, l’implication d’acteurs clés pour promouvoir le dry-farming est indispensable à son implantation réussie.
Dans le cas de la valorisation industrielle, les incitations économiques sont liées à la création d’un label spécifique. La filière étant réduite en nombre d’acteurs, elle possède une certaine flexibilité pour mettre en place des normes. L’implication des industriels serait un levier puissant pour populariser l’aridoculture, via l’influence qu’ils exercent pour le changement des pratiques. Par exemple, le changement du mode de paiement expliqué ci-dessus a entraîné une altération drastique des variétés utilisées, et ce d’une année sur l’autre. Pour les industriels comme pour les producteurs qui les fournissent, le driver économique dicte leur comportement. Or, des calculs plus approfondis seraient nécessaires pour jauger la valeur économique du projet.
Le soutien politique est aussi un atout pour la pérennité d’une innovation. Le LR est favorisé dans son contexte politique local par rapport à la situation outre-Atlantique. En 2015, la métropole de Montpellier a lancé une politique agricole et alimentaire (P2A), dont un des axes opérationnels est de consolider le tissu des fermes agroécologiques en vente directe. Cela pourrait inclure un soutien aux projets d’aridoculture, et permettrait au driver écologique de supplanter le driver économique comme moteur de propagation de l’innovation (Soulard, 2015).
Finalement, l’accompagnement par la recherche des efforts des producteurs sera indispensable. Le levier de la sélection variétale est vital, bien que cette étude ne s’y soit pas attardée, et l’accès à des variétés rustiques conditionnera la réussite ou non des essais de dry-farming . Les efforts de conservation de semences de Pascal Poot pourront également être mis à profit.
CONCLUSION : LA TRANSPOSITION DU DRY-FARMING EST-ELLE VIABLE ?
Les points énumérés se révèlent assez positifs et soulignent les possibilités qui existent pour la tomate dry-farmed dans le LR. Or, même si les conditions théoriques de réussite sont réunies, en réalité la question économique reste trop peu approfondie. Si dans l’Oregon, 22 % des
agriculteurs qui se tournent vers le dry-farming le font par nécessité (n’ayant pas de water rights ou bien ayant des puits asséchés), dans notre région le problème de l’eau n’est pas aussi pressant. L’eau est accessible et son prix n’est pas rédhibitoire, d’autant plus que les agriculteurs ont tendance à afficher leurs consommations à la baisse (Rainelli, 2000 ). C’est dans le cas des maraîchers cherchant une stratégie de différenciation que le dryfarming aura plus de prise, mais cela représente peu de surface par rapport au plein champ destiné à la transformation.
Quelques enseignements intéressants ressortent de cette étude malgré le constat que le dryfarming aura peu de chances d’aboutir, surtout en tant que mode de culture de remplacement pour la tomate industrielle. D’une part, est soulignée la voie importante de progrès vers la durabilité que représente la recherche participative, en permettant aux agriculteurs de créer les questions de recherche ainsi que de trouver les réponses. D’autre part, nous en revenons à la question de la résilience des systèmes face au changement climatique. L’adaptation des systèmes passera-telle par la simplification via les rétro-innovations, ou la complexification via les innovations technologiques ? En ce qui concerne le dry-farming , les tendances climatiques et socioalimentaires lui prédisent un bel avenir ; rendez-vous dans dix ans pour en voir les résultats !
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Entretiens
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En savoir plus
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